Nous mouillâmes le soir à l'entrée de la grande anse. Je descendis dans le canot avec les gens destinés à la pêche de la tortue. Le débarquement est au pied d'une masse de rochers, que l'on aperçoit, du mouillage, à l'extrémité de l'anse sur la droite. Nous descendîmes sur un gros sable très-beau. Il est blanc, mêlé de grains rouges, jaunes, et de toutes les couleurs, comme ces grains d'anis appelés mignonnette. A quelques pas de là, nous trouvâmes une petite grotte dans laquelle est une bouteille, où les vaisseaux qui passent mettent des lettres. On casse la bouteille pour les lire, après quoi on les remet dans une autre.
Nous avançâmes environ cinquante pas, en prenant sur la gauche derrière les rochers. Il y a là une petite plaine, dont le sol se brisait sous nos pieds, comme s'il eût été glacé. J'y goûtai ; c'était du sel, ce qui me parut étrange, n'y ayant pas d'apparence que la mer vienne jusque là.
On apporta du bois, la marmite, et la voile du canot sur laquelle nos matelots se couchèrent en attendant la nuit. Ce n'est que sur les huit heures du soir que les tortues montent au rivage. Nos gens se reposaient tranquillement, lorsque l'un d'eux se leva en sursaut, en criant : Un mort! voici un mort!… En effet, à une petite croix élevée sur un monceau de sable, nous vîmes qu'on y avait enterré quelqu'un. Cet homme s'était couché dessus sans y penser ; aucun de nos matelots ne voulut rester là davantage : il fallut, pour leur complaire, avancer cent pas plus loin.
La lune se leva et vint éclairer cette solitude. Sa lumière, qui rend les sites agréables plus touchans, rendait celui-ci plus effroyable. Nous étions au pied d'un morne noir, au haut duquel on distinguait une grande croix, que des marins y ont plantée. Devant nous, la plaine était couverte de rochers, d'où s'élevait une infinité de pointes de la hauteur d'un homme. La lune faisait briller leurs sommets blanchis de la fiente des oiseaux. Ces têtes blanches sur ces corps noirs, dont les uns étaient debout, et les autres inclinés, paraissaient comme des spectres errans sur des tombeaux. Le plus profond silence régnait sur cette terre désolée ; de temps à autre, on entendait seulement le bruit de la mer sur la côte, ou le cri vague de quelque frégate, effrayée d'y voir des habitans.
Nous fûmes dans la grande anse, attendre les tortues. Nous étions couchés sur le ventre dans le plus grand silence. Au moindre bruit cet animal se retire. Enfin nous en vîmes sortir trois des flots ; on les distinguait comme des masses noires qui grimpaient lentement sur le sable du rivage. Nous courûmes à la première ; mais notre impatience nous la fit manquer. Elle redescendit la pente et se mit à la nage. La seconde était plus avancée, et ne put retourner sur ses pas. Nous la jetâmes sur le dos. Dans le reste de la nuit, et dans la même anse, nous en tournâmes plus de cinquante, dont quelques-unes pesaient cinq cents livres.
Le rivage était tout creusé de trous où elles pondent jusqu'à trois cents œufs, qu'elles recouvrent de sable, où le soleil les fait éclore. On tua une tortue et on en fit du bouillon ; après quoi, je fus me coucher dans la grotte où l'on met les lettres, afin de jouir de l'abri du rocher, du bruit de la mer et de la mollesse du sable. J'avais chargé un matelot d'y porter mon sac de nuit ; mais jamais il n'osa passer seul devant le lieu où il avait vu un homme enterré. Il n'y a rien à la fois de si hardi et de si superstitieux que les matelots.
Je dormis avec grand plaisir. A mon réveil, je trouvai un scorpion et des cancrelas à l'entrée de ma caverne. Je ne vis, aux environs, d'autres herbes qu'une espèce de tithymale. Son suc était laiteux et très-âcre : l'herbe et les animaux étaient dignes du pays.
Je montai sur le flanc d'un des mornes, dont le sol retentissait sous mes pieds. C'était une véritable cendre rousse et salée. C'est peut-être de là que provient la petite saline où nous avions passé la nuit. Un fou vint s'abattre à quelques pas de moi. Je lui présentai ma canne ; il la saisit de son bec sans prendre son vol. Ces oiseaux se laissaient prendre à la main, ainsi que toutes les espèces qui n'ont pas éprouvé la société de l'homme ; ce qui prouve qu'il y a une sorte de bonté et de confiance naturelle à toutes les créatures envers les animaux qu'ils ne croient pas malfaisans. Les oiseaux n'ont pas peur des bœufs.
Nos matelots tuèrent beaucoup de frégates pour leur enlever une petite portion de graisse qu'elles ont vers le cou. Ils croient que c'est un spécifique contre la goutte, parce que cet oiseau est fort léger ; mais la nature, qui a attaché ce mal à notre intempérance, n'en a pas mis le remède dans notre cruauté.
Sur les dix heures du matin, la chaloupe vint embarquer les tortues. Comme la lame était grosse, elle mouilla au large, et avec une corde placée à terre, en va-et-vient, elle les tira à elle l'une après l'autre.