Après avoir goûté son vin, nous fûmes dans son vignoble. Le raisin muscat, que je goûtai, me parut parfaitement semblable au vin que je venais de boire. Les vignes n'ont point d'échalas, et les grappes sont peu élevées sur le sol. On les laisse mûrir jusqu'à ce que les grains soient à moitié confits par le soleil. Nous goûtâmes une autre espèce de raisins fort doux, qui ne sont pas muscats. On en tire un vin aussi cher, qui est un excellent cordial.
La qualité du vin de Constance vient de son terroir. On a planté des mêmes ceps, à la même exposition, à un quart de lieue de là, dans un endroit appelé le Bas-Constance : il y a dégénéré. J'en ai goûté. Le prix, ainsi que le goût, en est très-inférieur, on ne le vend que 12 piastres l'alverame ; des fripons du Cap en attrapent quelquefois les étrangers.
Auprès du vignoble est un jardin immense ; j'y vis la plupart de nos arbres fruitiers en haies et en charmilles, chargés de fruits. Ces fruits sont un peu inférieurs aux nôtres, quant au goût, excepté le raisin que je préférerais. Les oliviers ne s'y plaisent pas.
Nous trouvâmes au retour de la promenade un ample déjeûner, l'hôtesse nous combla d'amitiés ; elle descendait d'un Français réfugié ; elle paraissait ravie de voir un homme de son pays. Le mari et la femme me montrèrent devant la maison un gros chêne creux, dans lequel ils dînaient quelquefois. Ils étaient unis comme Philémon et Baucis, et ils paraissaient aussi heureux, si ce n'est que le mari avait la goutte, et que la femme pleurait quand on parlait de la France.
Depuis Constance jusqu'au Cap, on voyage dans une plaine inculte couverte d'arbrisseaux et de plantes. Nous nous arrêtâmes à Neuhausen, jardin de la Compagnie, distribué comme celui de la ville, mais plus fertile. Toute cette partie n'est pas exposée au vent comme le territoire du Cap, où il élève tant de poussière, que la plupart des maisons ont de doubles châssis aux fenêtres, pour s'en garantir. Le soir, nous arrivâmes à la ville.
A quelques jours de là, mon hôte, M. Nedling, m'engagea à venir à sa campagne, située auprès de celle de M. Berg. Nous partîmes dans sa voiture, attelée de six chevaux. Nous y passâmes plusieurs jours dans un repos délicieux. La terre était jonchée de pêches, de poires et d'oranges, que personne ne recueillait ; les promenades étaient ombragées des plus beaux arbres. J'y mesurai un chêne de onze pieds de circonférence ; on prétend que c'est le plus ancien qu'il y ait dans le pays.
Le 3 février, mon hôte proposa à quelques Hollandais d'aller sur Tableberg, montagne escarpée au pied de laquelle la ville paraît située. Je me mis de la partie. Nous partîmes à pied, à deux heures après minuit. Il faisait un très-beau clair de lune. Nous laissâmes à droite un ruisseau qui vient de la montagne, et nous dirigeâmes notre route à une ouverture qui est au milieu, et qui ne paraît, de la ville, que comme une lézarde à une grande muraille. Chemin faisant, nous entendîmes hurler des loups, et nous tirâmes quelques coups de fusil en l'air pour les écarter. Le sentier est rude jusqu'au pied de l'escarpement de la montagne, mais il le devient ensuite bien davantage. Cette fente qui paraît dans la Table, est une séparation oblique qui a plus d'une portée de fusil de largeur à son entrée inférieure ; dans le haut, elle n'a pas deux toises. Ce ravin est une espèce d'escalier très-raide, rempli de sable et de roches roulées. Nous le grimpâmes, ayant à droite et à gauche des escarpemens du roc, de plus de deux cents pieds de hauteur. Il en sort de grosses masses de pierres toutes prêtes à s'ébouler : l'eau suinte des fentes, et y entretient une multitude de plantes aromatiques. Nous entendîmes dans ce passage les hurlemens des bavians, sorte de gros singe, qui ressemble à l'ours.
Après trois heures et demie de fatigue, nous parvînmes sur la Table. Le soleil se levait de dessus la mer, et ses rayons blanchissaient, à notre droite, les sommets escarpés du Tigre, et de quatre autres chaînes de montagnes, dont la plus éloignée paraît la plus élevée. A gauche, un peu derrière nous, nous voyions, comme sur un plan, l'île des Pingoins, ensuite Constance, la baie de False et la montagne du Lion ; devant nous, l'île Roben. La ville était à nos pieds. Nous en distinguions jusqu'aux plus petites rues. Les vastes carrés du jardin de la Compagnie, avec ses avenues de chênes et ses hautes charmilles, ne paraissaient que des plates-bandes avec leurs bordures en buis ; la citadelle un petit pentagone grand comme la main, et les vaisseaux des Indes des coques d'amande. Je sentais déjà quelque orgueil de mon élévation, lorsque je vis des aigles qui planaient à perte de vue au-dessus de ma tête.
Il aurait été impossible, après tout, de n'avoir pas quelque mépris pour de si petits objets, et surtout pour les hommes, qui nous paraissent comme des fourmis, si nous n'avions pas eu les mêmes besoins. Mais nous avions froid, et nous nous sentions de l'appétit. On alluma du feu, et nous déjeunâmes. Après déjeûner, nos Hollandais mirent la nappe au bout d'un bâton, pour donner un signal de notre arrivée ; mais ils l'ôtèrent une demi-heure après, parce qu'on la prendrait pour un pavillon français.
Le sommet de Tableberg est un rocher plat, qui me parut avoir une demi-lieue de longueur sur un quart de largeur. C'est une espèce de quartz blanc, revêtu seulement par endroits, d'un pouce ou deux de terre noire végétale, mêlée de sable et de gravier blanc. Nous trouvâmes quelques petites flaques d'eau, formées par les nuages, qui s'y arrêtent souvent.