Les couches de cette montagne sont parallèles ; je n'y ai trouvé aucun fossile. Le roc inférieur est une espèce de grès qui, à l'air, se décompose en sable. Il y en a des morceaux qui ressemblent à des morceaux de pain avec leur croûte.
Quoique le sol du sommet n'ait presque aucune profondeur, il y avait une quantité prodigieuse de plantes.
J'y recueillis dix espèces d'immortelles, de petits myrtes, une fougère d'une odeur de thé, une fleur semblable à l'impériale d'un beau ponceau, et plusieurs autres dont j'ignore les noms. J'y trouvai une plante dont la fleur est rouge et sans odeur ; on la prendrait pour une tubéreuse ; chaque tige a deux ou trois feuilles tournées en cornet, et contenant un peu d'eau. La plus singulière de toutes, parce qu'elle ne ressemble à aucun végétal que j'aie vu, est une fleur ronde en rose, de la grandeur d'un louis, tout-à-fait plate. Cette fleur brille des plus jolies couleurs ; elle n'a ni tige ni feuilles ; elle croît en quantité sur le gravier, où elle ne tient que par des filets imperceptibles. Quand on la manie, on ne trouve qu'une substance glaireuse.
Voici cinq plantes entières qui affectent, dans leur configuration, une ressemblance avec une seule partie de ce qui est commun aux autres : 1o Le nostoc, qui n'est qu'une sève ; 2o un chevelu qui croît sur les orties, et qui ressemble aux filamens d'une racine ; 3o le lichen, semblable à une feuille ; 4o ; la fleur isolée de Tableberg ; 5o la truffe d'Europe, qui est un fruit. Je pourrais y joindre la racine de la grotte de l'Ile-de-France, si ce n'était pas le seul exemple que j'aie à apporter.
Je serais très-disposé à croire que la nature a suivi le même plan dans les animaux. J'en connais plusieurs, surtout dans les marins, qui ressemblent, pour la forme, à des membres d'animaux.
J'arrivai, en me promenant, à l'extrémité de la Table : de là je saluai l'océan Atlantique, car on n'est plus dans la mer des Indes après avoir doublé le Cap. Je rendis hommage à la mémoire de Vasco de Gama, qui osa le premier, doubler ce promontoire des tempêtes. Il eût mérité que les marins de toutes les nations y eussent placé sa statue, et j'y eusse fait volontiers une libation de vin de Constance, pour sa patience héroïque. Il est douteux cependant que Gama soit le premier navigateur qui ait ouvert cette route au commerce des Indes. Pline rapporte qu'Hannon fit le tour depuis la mer d'Espagne jusqu'en Arabie, comme on peut le voir, dit-il, dans les Mémoires de ce voyage, qu'il a laissés par écrit. Cornélius Nepos dit avoir vu un capitaine de navire, qui, fuyant la colère du roi Lathyrus, vint de la mer Rouge en Espagne. Long-temps auparavant, Cœlius Antipater assurait qu'il avait connu un marchand espagnol qui allait, par mer, trafiquer jusques en Ethiopie.
Quoi qu'il en soit, le Cap, si redouté des marins par sa mer orageuse, est une grande montagne située à 16 lieues d'ici, et qui a donné son nom à cette ville, malgré son éloignement. Elle termine la pointe la plus méridionale de l'Afrique. Elle est, dans les traités, un point de démarcation : au-delà, les prises navales sont encore légitimes plusieurs mois après que les princes sont d'accord en Europe. Elle a vu souvent la paix à sa droite, et la guerre à sa gauche entre les mêmes pavillons ; mais elle les a vus plus souvent se réunir dans ses rades, et y être en bonne intelligence, lorsque la discorde troublait les deux hémisphères. J'admirais cet heureux rivage que jamais la guerre n'a désolé, et qui est habité par un peuple utile à tous les autres par les ressources de son économie et l'étendue de son commerce. Ce n'est pas le climat qui fait les hommes. Cette nation sage et paisible ne doit point ses mœurs à son territoire : la piraterie, les guerres civiles agitent les régences d'Alger, de Maroc, de Tripoli ; et les Hollandais ont porté l'agriculture et la concorde à l'autre extrémité de l'Afrique.
J'amusais ma promenade par ces réflexions si douces, et si rares à faire dans aucun lieu de la terre : mais la chaleur du soleil m'obligea de chercher un abri. Il n'y en a point d'autre qu'à l'entrée du ravin. J'y trouvai mes camarades auprès d'une petite source où ils se reposaient. Comme ils s'ennuyaient, on décida le retour. Il était midi. Nous descendîmes, quelques-uns se laissant glisser assis, d'autres accroupis sur les mains et sur les pieds. Les rochers et les sables s'échappaient dessous nos pas. Le soleil était presque à pic, et ses rayons réfléchis par les rochers collatéraux, faisaient éprouver une chaleur insupportable. Souvent nous quittions le sentier, et courions nous cacher à l'ombre pour respirer sous quelque pointe de roc. Les genoux me manquaient ; j'étais accablé de soif. Nous arrivâmes vers le soir à la ville. Madame Nedling nous attendait. Les rafraîchissemens étaient prêts. C'était de la limonade, où l'on avait mis de la muscade et du vin. Nous en bûmes sans danger. Je fus me coucher. Jamais voyage ne me fit tant de plaisir, et jamais le repos ne me parut si agréable.
Je suis, etc.
Au Cap, ce 6 février 1771.