Sans doute, et l'un des plus beaux qu'on puisse donner aujourd'hui. Quel est l'homme de loi, par exemple, qui ne serait pas plus flatté de passer dans les affaires pour un fameux orateur, que pour un bon juge? la forme est tout, le fond est peu de chose. Celui-ci n'intéresse que les particuliers mis en cause ; celle-là regarde le public, qui donne les réputations. Sachez donc que le rédacteur du feuilleton m'a donné la plus grande des louanges, et qu'il la préférerait pour lui-même à toutes celles dont on voudrait l'honorer, comme d'être juste, bon logicien, penseur profond, observateur éclairé. Les anciens pensaient à peu près là-dessus comme les modernes. Beaucoup de Romains en faisaient le principal mérite de Cicéron. J'ai ouï dire que ce père de l'éloquence latine, passant un jour sur la place aux harangues, quelques citoyens oisifs qui s'y promenaient l'entourèrent, et le prièrent de monter à la tribune. « Que voulez-vous que j'y fasse? leur dit-il ; je n'ai rien à vous dire. — N'importe, s'écrièrent-ils, parlez-nous toujours. Que nous ayons le plaisir d'entendre vos périodes si belles, si harmonieuses, qui flattent si délicieusement les oreilles. » Je crois que M. de Laharpe nous a conservé ce beau trait dans son Cours de littérature française. Il le trouvait admirable, et le citait comme une preuve du grand goût que les Romains avaient pour l'éloquence.

MON AMI.

C'est nous les représenter comme des imbécilles. Quel goût pouvaient-ils trouver à entendre parler à vide? Je sais qu'il est commun à beaucoup de nos lecteurs de journaux ; mais le journaliste des Débats, qui ne sait point faire de belles périodes, remplit tant qu'il peut son feuilleton de malignité : voilà pourquoi il a tant de vogue. Il sait bien que le nombre des méchans est encore plus grand que celui des imbécilles.

MOI.

Comptez-vous pour rien l'éloge si pur que le critique a fait de Paul et Virginie?

MON AMI.

Quoi! ne voyez-vous pas que c'est pour se donner à lui-même un air de sensibilité qui le rende recommandable à une multitude de ses lecteurs, qui se plaignent sans cesse d'en avoir trop, tandis qu'ils se repaissent tous les jours de ses sarcasmes? Vos ennemis louent les moindres parties de vos travaux, pour se donner le droit, en paraissant vos amis, de blâmer les plus importantes. Oui, je vous le dis avec franchise, les journalistes sont des pirates qui infectent toute la littérature, ainsi que les contrefacteurs. Ceux-ci, moins coupables, n'en veulent qu'à l'argent ; les autres, soudoyés par divers partis, attaquent les réputations de ceux qui ne tiennent à aucun. Ils se coalisent entre eux, quoique sous divers pavillons ; ils font la guerre aux morts et aux vivans. Quel sera désormais le sort des gens de lettres qui, sous les auspices des muses, se dirigent vers la fortune et la gloire? A peine un jeune homme, riche de ses seules études, s'embarque sur la mer des opinions humaines, qu'il est coulé à fond en sortant du port : il ne lui reste d'autre ressource que de prendre parti avec les brigands. C'est alors que, sans peine et presque sans travail, il sera payé, redouté, honoré, et pourra parvenir à tout.

MOI.

Vous tombez vous-même dans le défaut que vous leur reprochez. La passion vous rend injuste. Nos journalistes ne sont point des pirates : ce sont, pour l'ordinaire, de paisibles paquebots qui passent et repassent sur le fleuve de l'Oubli, qu'ils appellent fleuve de Mémoire, nos fugitives réputations. Amis et ennemis, tous leur sont indifférens. Ils n'ont d'autre but, au fond, que de remplir leur barque, afin de gagner honnêtement leur vie.

Ce n'est pas une petite affaire de mettre tous les jours à la voile avec une nouvelle cargaison. Un journaliste à vide serait capable de remplir ses feuilles de leur propre critique. J'en ai eu un jour une preuve assez singulière. Un d'entre eux, voulant plaire à un parti puissant qui le protégeait, s'avisa d'attaquer ma Théorie du mouvement des mers. Comme il n'entendait pas plus celle des astronomes que la mienne, il me fut aisé de le réfuter. Je lui répondis par un autre journal ; et j'insérai dans ma réponse quelques légères épigrammes sur sa double ignorance. Je crus qu'il en serait piqué. Point du tout. Il m'écrivit tendrement pour se plaindre de ce que je n'avais pas eu assez de confiance en lui pour lui adresser ma réponse, en m'assurant que quoiqu'il y fût maltraité, il l'aurait imprimée avec la fidélité la plus exacte, et qu'elle aurait fait le plus grand honneur à ses feuilles. Il est clair qu'il n'avait eu, en me provoquant, d'autre but que l'innocent désir de gagner de l'argent en remplissant son journal. Peu de temps après, il fut obligé d'y renoncer. Cependant les mathématiciens qui l'avaient armé d'argumens contre moi, et poussé en avant comme leur champion, vinrent à son secours. Ils lui firent avoir une place à la fois lucrative et honorable. Il y a apparence que s'il eût imprimé ma réponse, il serait resté journaliste. Mais comme les objections qu'il m'avait faites paraissent toutes seules sur son champ de bataille, elles avaient un certain air victorieux dont son parti pouvait fort bien se féliciter comme d'un triomphe.