MON AMI.
Celui dont vous vous moquez était un de ces oiseaux innocens qui voltigent au tour des greniers pour y ramasser quelques grains. Mais le journal des Débats est un oiseau de proie : son plaisir est de s'acharner aux réputations d'écrivains célèbres, surtout après leur mort. Comment ne traite-t-il pas ce pauvre Jean-Jacques! A-t-il besoin de quelque philosophe d'une grande autorité en morale? c'est Jean-Jacques qu'il loue. Ses lecteurs, accoutumés à se repaître de sa malignité, viennent-ils à s'ennuyer de ses éloges? c'est Jean-Jacques qu'il déchire ; il le dénonce comme la source de toute corruption.
MOI.
Il en agit donc avec lui comme les matelots portugais avec Saint-Antoine de Pade ou de Padoue. Ces bonnes gens ont une petite statue de ce saint au pied de leur grand mât. Dans le beau temps, ils lui allument des cierges ; dans le mauvais, ils l'invoquent ; mais dans le calme, ils lui disent des injures et le jettent à la mer au bout d'une corde, jusqu'à ce que le bon vent revienne.
MON AMI.
Vous en riez ; mais cela n'est pas plaisant pour la réputation des gens de lettres. Voyez comme les journaux de parti en ont agi avec Voltaire pendant sa vie. Ils l'ont fait passer pour un fripon qui vendait ses manuscrits à plusieurs libraires à la fois, et pour un lâche superstitieux sans cesse effrayé de la crainte de la mort. Enfin sa correspondance secrète et intime pendant trente ans a été publiée : elle a prouvé qu'il était l'homme de lettres le plus généreux ; qu'il donnait le produit de la plupart de ses ouvrages à ses libraires, à des acteurs, et à des gens de lettres malheureux ; que, presque toujours malade, il s'était si bien familiarisé avec l'idée de la mort, qu'il se jouait perpétuellement des fantômes que la superstition a placés au-delà des tombeaux, pour gouverner les âmes faibles pendant leur vie. Aujourd'hui le journal des Débats poursuit sa mémoire, et, ce qui est le comble de l'absurdité, il veut faire passer pour un imbécille l'écrivain de son siècle qui avait le plus d'esprit. Oui, quand je vois dans un feuilleton, un grand homme, utile au genre humain par ses talens et ses travaux, mis en pièces par des gens de lettres éclairés de ses lumières, qui n'ont imité de lui que les arts faciles et germains de médire et de flatter ; et quand je lis ensuite, à la fin de ce même feuilleton, l'éloge d'un misérable charlatan, je crois voir un taureau déchiré dans une arène par une meute de chiens qu'il a nourris des fruits de ses labeurs, ainsi que les spectateurs barbares de son supplice, tandis que ces mêmes animaux, dressés à lécher les jarrets d'un âne, terminent cette scène féroce par une course ridicule.
MOI.
Le calomniateur est un serpent qui se cache à l'ombre des lauriers, pour piquer ceux qui s'y reposent. Homère a eu son Zoïle ; Virgile, Bavius et Mævius ; Corneille, un abbé d'Aubignac, etc. La fleur la plus belle a son insecte rongeur.
MON AMI.
J'en conviens ; mais il n'y a jamais eu chez les anciens, d'établissemens littéraires uniquement destinés à déchirer les gens de lettres tous les jours de la vie. Le nombre s'en augmente sans cesse. Il y a déjà plus de journalistes, que d'auteurs. Ceux-ci abandonnent même leurs laborieux et stériles travaux pour le lucratif métier de raisonner, à tort et à travers, sur ceux d'autrui.