* Cette dissertation est du savant Bernard de la Monnoye. Elle donne une assez parfaite connoissance & une idée assez claire de l'Auteur, pour ne devoir pas être rejettée par les Lecteurs, qui veulent s'instruire quand ils lisent.
Le livre, qui a pour titre le Moyen de Parvenir, étant en son espece véritablement original, bien des gens demandent tous les jours qui en est l'auteur. On sait, à n'en pouvoir douter, que c'est François Béroalde, sieur de Verville, gentilhomme Parisien, & de plus chanoine de saint Gatien de Tours. Les registres de cette cathédrale datent sa réception du vendredi 5 Novembre 1593.
Il a composé, tant en prose qu'en vers, une infinité d'ouvrages, où, à l'exception du Moyen de Parvenir, il n'a fait nulle difficulté de mettre son nom. Comme cet écrit est extrêmement licentieux, il n'a pas voulu tout-à-fait demeurer d'accord qu'il fût de lui. Voici comme il s'en explique, pag. 461 & 462 de son Palais des Curieux. «Cependant je vous avise que, comme ici je donne des atteintes à plusieurs fautes, j'ai fait un œuvre, lequel est une satire universelle, où je reprends les vices de chacun. Je pensois vous le faire voir sous un titre qui est tel: le Moyen de Parvenir. Mais on me l'a volé: si que, pour en avoir le plaisir, vous attendrez encore. Je l'ai mis en tel état, que je l'avouerai mien; au lieu que l'exemplaire, dont on m'a fait tort, est insolent, & que je dénierois être de moi, aussi qu'il n'est pas de mon écriture; & avec cela il n'est pas de mérite pour être lû, à cause des convives qu'on m'a rapporté qui y sont, pource qu'il y a des contes désagréables; ce qui n'est pas au mien, où je ne taxe ni moine ni prêtre, ni ministre ni nonnain, & n'y a point de contes qu'on tire à telle conséquence; mais rencontres joyeuses, & touches tendantes à réformation».
Ce désaveu, fait pour la forme, n'a pas empêché qu'on ne l'ait crû l'unique auteur de ce livre. On y reconnoît d'un bout à l'autre son style & son caractere. Quoiqu'on l'ait repris d'avoir affecté, dans cet ouvrage, d'écrire sans suite; il ne laisse pas d'y marquer du dessein, & de cacher, dans son désordre apparent, un ordre plus fin qu'on ne se l'est imaginé. C'est une représentation naïve des conversations ordinaires. Que trois ou quatre personnes s'entretiennent ensemble familiérement, elles parleront insensiblement de mille choses différentes, sans s'appercevoir de la différence des sujets. Le marquis de Châtres-Brodeau nous donna, sur ce modèle, en 1697 ses Jeux d'esprit & de mémoire, mais d'un goût fort subalterne. J'ai exposé l'idée du Moyen de Parvenir. L'auteur y suppose une espece de festin général, où, sans conséquence pour les rangs, il introduit des gens de toute condition & de tout siecle, savans la plûpart, qui, n'étant là que pour se divertir, causent de tout en liberté, & par liaisons imperceptibles passant d'une matiere à une autre, font des contes à perte de vue. La vérité est que, brouillés comme ils sont dans le livre, on a de la peine à les y retrouver quand on les cherche; mais il est aisé de remédier à cet inconvénient par le secours d'une table sommaire des Chapitres qu'on a faite, en vertu de laquelle il n'y a pas de quolibet, pour mince qu'il soit, qu'on ne trouve en son lieu dans le moment.
Le Moyen de Parvenir en est le répertoire général; c'est en cette source que non-seulement Bruscambille & Tabarin ont puisé; mais encore Daubigné dans son Baron de Fæneste, & Sorel dans son Francion.
Un ami très-docte du docte Saumaise, m'a dit que ce grand homme se délassoit quelquefois à lire le Moyen de Parvenir, & qu'il l'estimoit en son genre. Il m'en a même appris un fait curieux, qui mérite d'être rapporté. C'est que, dans le tems que monsieur Saumaise étoit malade à la cour de Suede, la reine Christine, qui l'y avoit fait venir, l'étant allé voir, le trouva au lit tenant un livre, que par respect il ferma, au moment qu'il la vit entrer. Elle lui demanda ce que c'étoit. Il lui avoua que c'étoient des contes un peu libres, que, dans l'intervale de sa maladie, il lisoit pour se réjouir. Ha, ha, dit la reine, voyons ce que c'est; montrez-m'en les bons endroits. Monsieur Saumaise lui en ayant montré un des meilleurs, elle le lut d'abord tout bas en souriant; après quoi pour se donner plus de plaisir, s'adressant à la belle Sparre, sa favorite, qui entendoit le françois: viens, Sparre, s'écria-t-elle; viens voir un beau livre de dévotion intitulé, le Moyen de Parvenir. Tiens, lis moi cette page tout haut. La belle demoiselle n'eut pas lû trois lignes, qu'arrêtée par les gros mots, elle se tût en rougissant; mais la reine, qui se tenoit les côtés de rire, lui ayant ordonné de continuer, il n'y eut pudeur qui tînt; il fallut que la pauvre fille lût tout. Monsieur Saumaise, racontant cette particularité au savant homme, alors fort jeune, de qui je la tiens, lui fit voir le propre exemplaire qui avoit été le sujet de cette plaisante scène, & le lui donna.
Tout ce qu'on peut dire à l'avantage de cet ouvrage, c'est qu'il a été une source intarissable de bons contes, proverbes & mots plaisans pour nous & nos successeurs. Il n'est enfant de bonne maison qui n'en bégaie à tort & à travers quelque lambeau; bien ou mal placé, n'importe. Mais aussi Verville ne s'est pas livré à sa seule imagination dans la formation de ce livre plein d'imagination.
Une remarque particuliere, sur le Moyen de Parvenir, c'est que le mot car, par où il commence, n'y est dans la suite répété en nul endroit.
Bayle nous a donné un léger article de François Béroalde sieur de Verville, & un autre de Mathieu Béroalde, pere de François. Mathieu, originairement catholique, fut, vers 1550, précepteur d'Hector Frégose, fils de César Frégose & de Constance Rangon. Le Bandel en parle avec éloge, dans l'épître dédicatoire de la 63e. Nouvelle du 3e. tome. «Messer Matteo Beroaldo, Parigino, (dit-il) huomo non solamente nella lingua latina e greca eruditissimo, mà nell'hebrea anchora, e negli studii filosofici essercitato, e precettore del nostro signor Hettor Fregoso, dal re christianissimo nomato al summo pontefice per vescovo di Agen». Et dans l'épitre dédicatoire de la nouvelle suivante. «La novella fù narrata qui trà noi dal dottissimo messer Matteo Beroaldo, precettore del nostro gentilissimo signor Hettor Fregoso».
Le calvinisme commençant alors à s'établir à Agen, Mathieu Béroalde, Jules-César Scaliger & quelques autres savans, alors habitans de cette même ville, goûterent la nouvelle religion. Mathieu Béroalde en fit profession ouverte, quelques années après, & fut même ministre à Genêve. Il étoit neveu de Vatable, & avoit des livres rares & exquis, lesquels furent la plupart vendus & dispersés après sa mort. Quelques-uns cependant demeurerent à son fils, qui, dans un tems de troubles, tel que celui où il vivoit, eut peine à les conserver. Il en regrettoit un, surtout, imprimé, dit-il, à la Chine, que Joseph Scaliger, à qui il l'avoit prêté, lui retint. Il en dit un mot dans son Moyen de Parvenir, tome II. chap. XXI. intitulé Sommaire, & en parle plus au long & plus sérieusement, sur la fin de son Palais des Curieux.