Elphis. C'est pour cuire du pain.
Socrates. Voire, le niais! C'est pour cuire.
Elphis. Va te promener; & me dis la raison, qui fait que l'on boit les uns aux autres?
Socrates. C'est parce que celui qui boit perd la parole, & devant qu'il lui avienne mal, prie que l'on l'assiste s'il lui survenoit danger; tandis qu'il est ainsi entre la vie & la mort, comme une ame qui sort de purgatoire, ou qui pense y aller. Je ne m'y connois encore guère; je suis à pardonner, parce que ce pauvre homme possible est prêt à se noyer.
L'autre. O vous trois fois pleins de béatitude, qui, accomplissant votre félicité, venez lire, étudier & méditer ici nuit & jour, pour trouver la pierre philosophale, que j'ai cachée en ces traits plus finement, occultement, clairement, & patepeluement, que ne firent oncques Gebert, Théophraste, Lulle, ou autres affineurs; mais de meilleure grace, & de front plus minon, pour la rendre plus aisée à trouver, & divertir les beaux esprits qui consument trop de temps au feu; & les inciter plus gaîment à poinçonner leurs intellects, qui, pleins de concupiscence célestes, s'agitent après ces fideles commentaires. Et encore, messieurs, un mot en passant. Là, croyez-vous, dites, que toutes ces bonnes gens fussent ici, & que ceux du temps à venir y étoient? Nous avons celé les noms de quelques-uns, de peur qu'ils fussent reconnus, & que plusieurs allassent au-devant, quand ils viendroient, pour leur ôter leur argent, comme font les gentilshommes, en tems de paix. Or je vous avertis que j'en dirai un; voire sans rien nommer, c'est que, d'ici à plusieurs jours, l'empereur entendra le midi; il sera fils d'onze heures; il mettra le midi à une heure, comme à Bâle en sottise (je cuidois dire en Souisse) Pardon, Souissercons; je vous tiens pour gens de bien, deussai-je mentir. Le petit diable de la nouvelle étoile vous puisse chatouiller, pour vous faire rire. Et dà, vous en grincez déja les dents. En ce tems si tranquille de cette benoîte aventure impériale, personne ne fondra dispute ni secte, que pour se réjouir sur l'intelligence de ces mémoires, qui seront divisés en dix-sept parties, à l'honneur des dix-sept Provinces philosophiques; & on les reverra avec une attention. Même il y aura devant ou après un beau joyeux petit prélat de Basse-Bretagne, qui traduira ce code en toutes langues, depuis celle de bœuf, jusques à celle de carpe pour le carême, & mettra par rôles les colomnes de cet original, de peur des fausses positions, afin de secourir les enfans de la science, & y fera-t-on des commentaires, comme sur une pannerée d'air, une aulne de tems, une poignée d'ombre, & une coudée de vessi, bon, chaud & humide, frayant comme un limaçon sans coque. Mais quelque difficile galopin de piéfayés me viendra faire ici une distinction, (je parle ici des hérétiques comme de chiens, parce que les gens de bien rient toujours comme à eux tous seuls, auxquels la joie appartenant & prenant en bonne part, louent l'intention telle que je l'ai, qui est de profiter comme une poule égarée au renard) & pensera, ce clabaut, me montrer quelque faute ou erreur, d'autant qu'il ne l'entend pas; ou bien il est une bête, parquoi se faut taire, de peur de honte: si on oit ou voit quelque gentillesse, il ne la faut point juger; mais en rire & l'admirer, comme les Italiens & Espagnols qui font la finesse. Or, que ce mignon ne me fâche point. Que s'il le fait, cordié, morgoi, sandé, &c. Je sais bien que je rapporte tout à propos; & ainsi que je lui dirai qu'il est un sot, par maniere de dire; & moi, pauvre pifre, me prens-tu pour un apprivoiseur de mouches? Que l'aze te puisse saillir en place. C'est une belle chose de savoir tout! C'est que notre langue françoise est la plus ample de toutes. Sic probo. Elle a le plus de termes, pour remarquer la copulation, qui est cause que tout est produit. Ergò, elle est la plus produisante.
Barrelette. Voilà dit cela; & si vous êtes si pauvre de ne l'entendre pas, je vous le ferai entendre.
Tome.
XII. Entendez donc que les bêtes chevalines saillent, les ânes baudouinent, les chiens couvrent, les pourceaux souillent, les chevres forboucsient, les taureaux vétillent, les beliers empreignent les brebis, les cerfs rutent, les poissons fraient, les cocqs cochent, les chats margaudent. Cherchez les autres; j'ai hâte. Mais que font les hommes avec les femmes? Ils font. Quoi font? Cela: proprement, c'est le faire. Je dirois bien comme disoit hier madame, qui se promenant en l'isle sauta un fossé, & je lui aidai, & sa coeffure demeura: vraiment, dit-elle, se remontant de tête; j'ai perdu je ne sais quoi; je laisse tomber ma coifoutre, c'est-à-dire, ma coeffe, outre ce fossé. Encore n'est-ce pas tout; j'en hais ce fat qui vient blâmer notre entreprise, & me dit: vere; Socrates n'a pu y être avec vous où l'on boit & mange, puisqu'il est mort. Va, prophete de Mahon; il y a long-temps que tu aurois le cul écorché, si les veaux portoient croupieres. Ne sais-tu pas bien qu'il y a provision pour tous? Les chairs des bêtes sont pour ceux qui ont corps & ames; & si les bons trépassés nous sont venus voir; ne seront-ils point fêtoyés? Tu admets les banquets des dieux; tu y fais des songes creux, & les admire: & nous ici, riant de ta sotise, nous avons recouvré de ces cuisinieres du temps passé; qui savent apprêter cette viande nommée Pheros, mangeaille de dieux, & béchées de déesses, qui se fait de divers apprêts & parties des ames de bêtes assommées, lesquelles par ce moyen sont consommées. Sachez que ces douillettes ames toutes chaudes, sont fort délicates, & étant assaisonnées de fumées & quintessence de nos sauces à l'ombre de votre feu, à l'odeur de vos épices, aux vapeurs de votre rôti, & de toutes les délices du monde, faisant bonne chere, elles sont confites en goût trop délectable. Voire, oserois-tu point dire que; sitôt que l'animal est jugulé, c'est pour te faire plaisir & t'apprendre; (comme disoit la vieille à Jean Hardi. Ce compagnon étoit un de nos closiers, qui avoit une belle jeune femme. Il avoit aussi une vieille servante: tous trois n'avoient qu'un lit. Une fois, que sa femme s'étoit levée pour aller pisser, cettui-ci, ne s'en étant apperçu, & désirant évacuer nature ritillante, se jetta sur la vieille, pensant que ce fût sa femme. Comme il s'en fut avisé, il cuida s'ôter. La vieille lui dit: ne bougez, ne bougez: ce n'est pas pour bien que vous me fassiez, ce n'est que pour vous apprendre.) Si vous en parlez davantage, vous gâterez tout; vous rendrez honnie toute la doctrine des colléges; & n'y aura plus de plaisir de s'étudier après les fadaises de la science des poëtes anciens. Si vous déclarez ainsi le secret des esprits, vous troublerez l'apothéose, (je voulois dire: vous découvrirez le pot aux roses.) Pensez-vous que ce soit bien fait? Je ne dirai pas tout: non, je ne veux que reprendre ceux qui pensent que l'animal, étant comme mort, le soit; & pour l'amour de vous, je ne vous ferai qu'une démonstration. L'ame du brochet ne s'en ira jamais, que le brochet ne soit cuit, d'autant qu'elle veut être mangée plus cordialement par quelques beaux esprits. Qu'ainsi ne soit; ne voyez-vous pas ès cuisines des grands, que l'on en met le cœur sur le bout de la table, pour voir si le corps sera cuit? Certes ce cœur remuera, tant que la cuisson soit parfaite. Je me retiens par le bon, vraiment; & je fais bien, parce que je dirois choses & autres, au préjudice des bons garçons, qui n'ont conscience qu'en apparence, & cependant cuident que, tandis qu'ils sont dispos, ils accommodent à cœur gai ces fillettes, depuis que l'on en a fait conscience, & que ces hérétiques ont parlé de réformer, comme ceux de Geneve qui veulent que ceux, qui vont demeurer en leur ville, aient lettre d'habitation authentiquée; & toutefois ils ne veulent pas qu'on habite. Nous n'avons point eu de bien, depuis que les talons des souliers ont été aculés, & les andouilles ont pué la merde. (En tout honneur, il est aussi aisé que de dire, jeu sans vilénie, quand on dit feutre à fourche, & fourche à feutre.) Et les secrets ayant été ainsi étalés devant le monde, les gentillesses sont allés au bourdel, & les excellences se sont changées en vétilles. Et voilà que c'est de parler devant le monde; par quoi je ne veux plus rien dire de rare: d'autant que, si je continuois, je dirois tant de choses, que, force de les étudier, le monde deviendroit fou comme vous.
Cassiodore. C'est ce que je vous disois; il est vrai que, quelque peine que j'aie prise à mettre tout d'accord, en tirant le bon bout de mon côté, & que, prostituant ainsi les sciences, on a parlé des doctrines en la présence intelligible des femmes, on n'a vu que des hérésies, & les hémorroïdes en sont chutes au fondement, & les barbes ont été pirement faites que ci-devant. Et y regardez; vous ne verrez plus de barbes bien faites, parce que l'on n'y entend plus rien. De mon jeune temps, on alloit gaiement & sans artifice chez l'émouleur; & on avoit la barbe faite en deux coups, mettant une joue sur la meule, & puis l'autre, après cela faisoit frac, rest, zest; une barbe étoit faite toute prête.
Xilander. Vraiement, vous êtes un beau danseur! C'étoient de belles barbes! Elles étoient faites en queues d'hirondes, & les cheveux comme l'écuelle d'un ladre. Laissons-là les laïques, auxquels je ne me plais point. Je vous dirai bien que, de mon temps, les gens d'église avoient la barbe rase; & je vous dirai une remarque: c'est que, quand le pape a la barbe grande, les prêtres la veulent avoir de même; s'il a le menton ras, les prêtres le veulent aussi; parce que chacun prétend au papal. Ainsi donc les sages portoient leurs barbes; les ras n'avoient garde de les porter, puisque le menton étoit ras; la barbe ôtée étoit demeurée chez le barbier. A cela fut pris Hauteroue, chanoine de S. Martin de Tours. (Il faut tout dire, de peur des garces qui nous écoutent, parce que la fréquence de toutes femelles y abondoit jadis, avant notre réformation, ainsi qu'aux autres lieux.) Il y songeoit; & le fit paroître, un matin que l'on le vit barboyé; & un autre chanoine le voyant, lui dit: monsieur, vous avez aujourd'hui donné de l'eau bénite à la barbe ôtée. Lui, comme reus, va dire: per meam, je ne la connois point. A cela, je jugeai de l'innocence de tous les autres, qui se passent de garces, comme un bon procureur d'écritoire.