Geber. En bonne foi, monsieur, moi qui écris ces galantises, je m'en donne le plaisir le premier; & y a différence entre vous & moi, comme entre un pourceau & ma philosophie: oui, ne suis-je pas philosophe? Sachez donc que je fais bonne chere de ceci: puis l'ayant digéré, je le baille à remâcher, ainsi que quand j'ai bien dîné, je vais fianter; & un pourceau vient qui en fait son profit.

L'autre. Et cependant qui pensez-vous que je sois, moi qui vous produis tant de témoignages de parvenir? vous me pensez faire honte: & j'en rougirai comme un vaisseau d'albâtre. Je veux donc que vous sachiez que je suis moi; vous, vous êtes vous; toi, vous êtes toi; & si, je ne m'en soucie pas. Il est vrai que j'ai regret, pour l'amour des ignorans, de mettre ceci en la plus magnifique langue du monde; témoin Charles-Quint, qui disoit que les Espagnols parloient en glorieux, les Allemans en charretiers, les Italiens en charlatans, les Anglois en niais apprivoisés; mais les François en princes. Et de fait, il n'y a que ce livre, & les belles tragédies ou graves histoires, qui aient grace en ce langage: toutes badineries & contes de jongleur n'y paroissent point. Voilà pourquoi, ayant tant de majesté en ceci, lui en donnant davantage, j'ai grand peur que ceci ne soit difficile, que chacun le cachera, de peur aussi que les secrets ne soient divulgués; en quoi je crains un notable accident pour le pauvre peuple, si les destinées n'y ont prévenu & pourvu. Or est-il, & je le sens à la disposition de ma fressure, que les bons destins m'ont contraint de faire ce que je fais, pour honorer le monde. Aussi j'eusse mis ce livre en une autre langue; mais tout a son tour. Si ce n'eût été de peur de faire dormir la jeunesse, je l'eusse mis en la langue de veau; mais quoi! la vicissitude des choses l'a emporté. J'eusse bien dit des chouses, sans que je sais comment il faut parler, d'autant qu'il n'y a gueres de femmes, qui écrivent ce mot de chose, sans y faillir. Ignorez-vous pourquoi le vulgaire en Grece ne parle plus grec, en Judée hébreu, en Italie latin; & la cause pour laquelle ces bons langages ne sont plus vulgaires? Oyez cette vérité que je prononce. C'est pource que les sciences y sont traitées, & sur-tout la doctrine du maquerellage en latin, & que l'on n'a pas voulu que les disciplines fussent communes au peuple. Partant, on a caché les langues, pour, avec leur secret, ne les communiquer qu'aux gens de bien & d'honneur, ainsi que langues de bœuf à la cheminée, qui ne sont pas pour les gueux, au moins par délibération, si que le menu peuple n'y peut toucher. Et ma crainte, qui sans doute aura occasion de durer, d'autant que ce que je crains aviendra, c'est que ce livre venant à être goûté, savouré & digéré, on tâchera d'abolir le françois; & ôter de la bouche du peuple ce beau langage, de crainte que ces bonnes & meilleures doctrines ne viennent à tomber entre les mains du populaire, qui, avenant tel cas, feroit aussi aisément la pierre philosophale que les doctes, qui sans faute la trouveront ès rencontres où nous parlons plus finement, & disons des choses que des blasphémateurs prendroient en un autre sens; & pource il les faut bien & diligemment peser. Il y a encore un autre danger de plus grand mal: c'est que si j'eusse fait ce livre en grec, la médecine fût périe; si en latin, les loix eussent été abolies: & ne s'en est gueres fallu, que je ne l'aie mis en hébreu, pour faire plaisir aux théologiens, qui seuls eussent eu tout ce labeur, qui est la quintessence du Coras, des Talmuds, du Sefetholan, du Zoar, & tels livres faits ou à faire, ce que je n'ai garde, & n'en ferai rien, par dépit d'un moine huguenot, qui disoit que ceux qui étoient en colere, & ne juroient point, étoient hérétiques. Quelque tonsuré à poil folet, quelque docteur confit au serpolet, quelque fabricateur de prosélites; bref, quelque fat se pourra formaliser, & selon sa cervelle hypocrisifiée, dira de moi, de tous mes amis & de ceux qui font état de ces pures & parfaites disciplines, & prononcera que nous sommes tous excommuniés, comme une paire de beaux petits couillons sacrés. (Et pourquoi ceux-la plutôt que les autres?) La premiere fois que j'allai en Normandie, je n'y étois jamais venu, encore que j'en sois, comme je crois, ou d'autre part; mais que ne vous déplaise, je suis le premier Manceau qui l'a confessé. J'étois avec le sage Bouilli, philosophe autant naïf, qu'un oison paté. Devisant un jour avec sa femme, & lui disant que par dépit que je ne pouvois devenir riche, je ferois comme les freres mineurs: je vouerois pauvreté. O, ho, dit-elle, monsieur mon ami, qu'il ne vous vienne point d'envie d'être pauvre. Si vous l'étiez, tant de gentilshommes, seigneurs, & autres, tant dames que demoiselles, ne vous feroient aucun accueil, parce que l'on ne fait plus de cas de pauvres que de couillons: on les laisse à la porte; jamais n'entrent. De cela je me souviens qu'il étoit vrai; & qu'à ce fort jeu, la charrue va devant les bœufs, comme dit Martial notre ami; & les sacrés encore davantage, qui n'en osent approcher du tout.

Martial. Vous êtes bien trompé d'autant qu'il n'y a gens qui soient plus sur le cul que moines & gens bénis, ministres & savans qui étudient assis; & qui au lieu de conserver les saints ordres qui leur ont été conférés les quittent; & abandonnant l'ordre de dieu, se rangent aux ordres du diable, qui leur confere grace d'être plus ribauds que jamais, & plus putains que les autres gens. Je m'en rapporte à l'antique de Mairmoutier, qui se plaignoit que tous ses moines étoient paillards & avoient des garces; & voyant passer un jeune dispos, qui traversoit vers la boulangerie! je gage, dit-il, que même ce petit rustre en a une. Il l'appella, & moineau d'approcher. Il lui dit: n'avez-vous pas une garce comme les autres. Non, monsieur, dit-il, faisant une grande révérence; je ne suis pas encore in sacris. Margot ma commere, qui mangeoit de toutes ses dents, s'avisa de ce mot. En dà, me dit-elle, vous avez tort de parler toujours ainsi en latin devant les femmes. Elle étoit tant attentive à mâcher, qu'elle n'avoit ouï que cette parole; & continuant, s'adressa à un homme d'église, & lui dit: est-il pas vrai, monsieur l'aumônier, qu'il a tort? Dites donc, n'a-t-il pas tort? A vos trois vis? Et il lui répondit: à vostracons, madame.

Margot. Je disois, à votre avis, dà. Qu'il faut parler sagement devant vous! Non, je n'en ai qu'un, dont je suis bien empêchée; chacun me le demande; je voudrois pouvoir le bailler à rente, afin qu'on ne m'en importunât plus. Encore si on pouvoit s'en aider sans que j'y fusse, cela iroit tout le jour.

L'autre. Vous dites que vous n'en avez qu'un; & je ne sais s'il est entier.

Margot. Pour le vrai!…

L'autre. Tout beau! ne jurez pas; & principalement ce juron, qui est toujours en la bouche des putains, si on vous oyoit, que diroit-on de vous!

Margot. Oui, oui; il est tout entier & joyeux; je n'y eus jamais mal: je voudrois en être toute; je n'aurois mal nulle part.

L'autre. Mais pourquoi desiriez-vous donc tantôt qu'il fût séparé de vous?

Margot. Demandez-le à monsieur Robin, qui a été à Lubec, pour l'amour de ce qu'il m'en a dit. Je voudrois faire de même, nous vous le demandons, monsieur. Nous ne lui avons pas fait dire.