Couvent.

XXXIV. J'eusse oublié ceci, si je n'y eusse pensé. La bonne femme la Baudouin marioit sa fille; & l'ayant fiancée, vint au soir le notaire qui avoit passé le contrat, qui disoit que tout étoit bien. Mais, dit-elle, il faut des bans; je vous prie me les écrire. Il faut parler au clerc. Julian mon ami, puisque monsieur le notaire le veut, écrivez, je vous prie, qu'il y a promesse de mariage entre Pierre du Pin, & la fille de chez nous. Ce gars écrivit ce qu'elle dit, & le lui bailla. Elle porta son fait au curé, qui le mit en sa ceinture. Le dimanche au matin, publiant ces bans, il dit: il y a promesse de mariage entre Pierre du Pin, & la fille de chez nous. O, ho! si est-ce, par saint Jean, qu'il n'y en a point! Chacun s'en rioit, comme on fait au conclave, quand on a élu un pape.

Gratian. Je les vis fiancer, ainsi que le curé les eut fait toucher en la main, il prit un verre & fit boire le fiancé. Or ce fiancé avoit eu la fievre, qui lui avoit chié au bec, si que sa bouche étoit un peu galeuse. Le fiancé ayant bu, le curé présenta ce verre à la fille, qui, le tenant, jetta ce qui étoit dedans, & le tourna. Quoi! dit le curé, ma mie, vous ne voulez pas boire? C'est votre grace, monsieur: mais s'il vous plaît, donnez-m'en deux doigts dans le cul. Elle entendoit le cul du verre.

L'autre. Un jour j'étois aux noces vis-à-vis du curé, qui étoit près de la mariée, laquelle avoit eu de l'usance qu'elle avoit usée. Je lui donnai un croupion qu'elle voulut saucer; & ne trouvant rien en sa sauciere, dit: monsieur le curé, tremperai-je mon cul en votre sauce? Trempez, ma mie, trempez. Mais ce curé fut bien trompé.

Gratian. Comment?

L'autre. Ce curé étoit amoureux de cette fille, de laquelle il avoit pratiqué le mariage, pourvu qu'après il fut reçu à faire avec elle choses & autres, selon l'intelligence délectable, à quoi la fille s'accorda, & en avertit son mari, afin qu'il ne le trouvât point étrange, s'il n'y remédioit. Sur cette promesse, le mariage fut fait; & le mignon de curé s'attendoit de faire goûter à la jeune femme de son fruit de cas-pendu. (Cas-pendu est le cas qui pend; les pommes qui ont des pendans sont pommes de cas-pendu; & telles sont les pendiloches naturelles des hommes.

Horace. Vous faites une équivoque trop dissemblable; je vous entends bien. Les pendilloires ne sont pas pommes, d'autant qu'elles ont mieux la figure de prunes; & de fait il y paroît, parce que notre jardinier en disoit, les nomcupant naïvement. Mademoiselle étant venue au jardin, & arraisonnant le Jardinier, vit en un prunier de ces prunes qu'on appelle billons d'âne. Jardinier, donnez-moi de ces prunes. Il faut que vous en ayez, mademoiselle; je m'en vais appeller mon fils; je ne suis pas assez fort. O Jean! ô viens vîtement donner ici une secouée de couillons à mademoiselle. Achevez, s'il vous plaît.)

L'autre. Monsieur l'amoureux poursuivit son instance. La jeune mariée, qui, comme toutes nouvelles jeunes femmes font, aimoit son mari encore pour le bien & aise qu'elle avoit eu d'avoir été accomplie, ne faisoit guères d'état de messire Jean, principalement ayant eu l'argent qu'elle prétendoit. C'étoit autant de vinette cueillie. Un jour qu'il la trouva, il lui dit: sais-tu pas bien que tu m'as promis? Et quoi? De mettre un de mes membres dans un des tiens. Je le veux, monsieur le curé, mettez donc votre nez en mon cul, ainsi vous boucherez trois pertuis d'une cheville. Les petits menus propos lui donnoient espérance que bientôt il l'émouveroit toute vive, par ainsi il se rendoit plus privé & importun, dont la jeune femme se voulut défaire moyennant le complot pris avec son mari, qui fit semblant d'aller aux champs. Par ainsi, monsieur le curé qui alloit & venoit pour rencontrer la belle, eut assignation de venir au soir. Sur la brune venant, voici mon curé qui vint; comme elle le vit: helas! dit-elle, personne ne vous a-t-il vu? J'en suis toute tremblante. Ma mie tout ira bien, assurez-vous. Et bien, monsieur, vous soyez le bien venu. Tâtons au vin: non, pas encore, Françoise ma mie, tâtons à autre chose avant. Vraiment, vous avez grand hâte, si votre fosset est fait, la piece n'est pas perçée. Attendez que nous soyons couchés, vous aurez assez de quoi vous embesogner; je vous baillerez un petit endroit, où il y a plus à travailler, qu'il n'y a à moudre en quatre septier de bled. Soupons vîtement, puis, nous nous coucherons. Cependant il déroba quelques baisers, qu'il furta tandis qu'elle apprêta tout. Ils se hâterent de souper, puis elle dit: là, couchons-nous; c'est assez friponner sur la viande morte, c'est trop languir. Jamais le mignon ne se trouva si aise. Il se jetta bientôt au lit, & elle, presque toute nue, faisoit mine d'aller éteindre la chandelle; & musoit un peu, & il lui disoit: Françoise, vien tôt, voici Jacquemart de bandeliroide qui vous attend, c'est Perrin boutte-avant, venez tôt, il est fort comme un os; venez qu'il vous serve. Elle approche comme pour se jetter au lit, n'ayant plus que sa chemise: ho, dit-elle, je m'en vais ôter ma chemise, mais aussi vous ôterez la vôtre, je ne la pourrois souffrir. Il l'ôte, puis elle lui dit: je vais éteindre la chandelle, tendez-moi la main pour vous trouver. Elle faisoit de l'interdite, semblant d'ôter sa chemise, une manche, puis l'autre: foin des puces, bran elles me mangeront. Le drôle prenoit plaisir à la lueur de la chandelle, de voir ces mysteres qui avoient bonne grace; mais voici bien du changement. Ainsi que déja cette chemise passoit par-dessus la tête, qu'il voyoit un beau tableau, on heurta à la porte assez épouventablement. Lors elle comme surprise: hélas! monsieur, où vous mettrez-vous? Je suis perdue. D'autre côté, on frappoit, disant: ouvre-moi, Françoise, ouvre vîtement, je suis mort; je te prie, ouvre vîte. Elle crioit: mon mari je me leve en si grand hâte, que je ne sais ce que je fais. Cependant elle aidoit au curé à monter sur un travers, où les poules nichoient. Cela fait, comme toute hors de soi, elle vint ouvrir la porte à son mari & lui dit: & où allez-vous si tard? Il est belle heure de venir. Ha! ma mie, excuse-moi, je suis mort. Ne te fâche point: tu ne me verras plus guerre; je me meurs, envoie quérir monsieur le curé que je me confesse. Il se tenoit le ventre auprès du feu, comme s'il eût eu la colique, & faisoit semblant par fois de s'évanouir. Il fait appeller des voisins à l'aide, qui s'assemblent à le reconforter & le mettre sur un lit à terre. Mais il ne faisoit plus que soupirer & dire: jamais, jamais! Hé, compere, prenez courage. Jamais. Ce ne sera rien: or sus, mon ami, là, aidez-vous. Jamais. Il faut voir monsieur le curé. Jamais. Il vous dira quelque bonne parole. Jamais. Encore ne faut-il pas se laisser ainsi aller. Jamais. Il semble que vous ne nous connoissiez point. Jamais. Voilà mon compere cettui-ci, mon cousin cettui-là, qui vous sont venus voir. Jamais. Quand presque toute la paroisse fut assemblée, & que l'on lui va dire: or ça compere, debout, allons au lit; vous y serez mieux. Et bien que vous faut-il? Adonc, jettant les yeux & dressant la main vers le curé, il va dire: jamais je ne vis un tel Jean avec mes poules. Adonc monsieur le curé de se trémousser; & lors les destinés à faire fouetterie lui aiderent à descendre, & le singlerent à droite & à gauche, sans faire semblant de le connoître. Quelle loi, canis! Là, là, disoient les femmes, fessez, fessez, c'est le foulon. Tels sont les esprits familiers, incubes, sucubes & fées, qui, en phantômes domestiques, trompent hommes & femmes. Flanquez-lui ces nerfs de bœufs autour des échines, tant que la peau lui parte.

Apostilles.

XXXV. Horace. Ces femmes disoient tout outre, comme frere Orimont qui prêchoit durant les états, se mettant en colere contre les usuriers: sur-tout il raconta que les diables les tenoient en enfer, où ils les flagelloient, les sanglant avec de grands vits de bœuf. Après le sermon, quelqu'un lui remontra; & sur cette remontrance, il nous enseigna qu'il y avoit deux temps, qu'il falloit tout nommer par son nom, ou que l'on avoit congé de tout dire; en innocence, & en colere. Ainsi, nous, ajoûta-t-il, qui sommes en chaire, en vraie innocence, laquelle nous fait venir la sainte colere, ne péchons point, si nous disons ce qui seroit interdit à un autre. Ainsi devons-nous parler naïvement, afin de ne causer aucun doute. Savez-vous pas bien que la honte est signe de péché? Or nous, qui n'avons pas envie de pécher, si ce n'est à bon escient, avons occasion, liberté & science de tout dire explicablement; & puis si nous, plein de protection formelle, déguisons les matieres, on ne croiroit plus; on dira que nous sommes menteurs. Voudriez-vous que je die, comme les femmes de Blois, v, i, t, pied; c, o, n, pantoufle? Que si en choses connues de vulgaire, nous apportions du déguisement, que ferions-nous ès inconvéniens & contingences de conséquence.