De Paris Mouhib effendi fait cette brève description:
«Cette ville est l'une des plus grandes qui soient dans les pays infidèles par son étendue et par le nombre de ses habitants. Comme elle n'est entourée d'aucune muraille, on a établi sur les routes qui y aboutissent des bureaux où des employés fouillent les gens, les voitures et tout chargement suspect.
«Toutes ses maisons sont construites en pierre, divisées en étages et disposées de telle façon que les habitants y vivent les uns sur les autres. Cependant, les nobles, les ministres, les maréchaux, les financiers, ont leurs demeures particulières. Les maisons ordinaires sont louées au reste de la population et aux étrangers. Des hans sont également mis à la disposition de ces derniers où ils sont logés et nourris moyennant un prix raisonnable pour le pays. S'il veut quitter avant l'expiration du bail la partie de la maison qu'il occupe, le locataire est tenu de prévenir le propriétaire un mois à l'avance, faute de quoi il se voit obligé de lui verser une indemnité égale à un mois de loyer. Un tiers de cette somme est versé au trésor de l'État. Je présume qu'un pays aussi peuplé que la France, qui n'a pas un seul désert ni des tribus vivant sous les tentes, doit rapporter gros à Bonaparte.
«Paris est une ville ancienne, c'est ce qui explique qu'on y voit tant de maisons et de rues peu en rapport avec les progrès accomplis par ce pays. Les quartiers vieux sont traversés de rues étroites et tortueuses où le soleil pénètre rarement. Aussi y respire-t-on les plus mauvaises odeurs pendant les chaleurs de l'été: Elles forment contraste avec les rues nouvellement percées et où l'on a planté de chaque côté des rangées d'arbres pour que chacun y puisse circuler à l'ombre de leur feuillage. Cette coutume de planter des arbres le long des routes et autour des places existe également en Italie.
«Les rives du fleuve qui traverse cette ville sont reliées entre elles de distance en distance par des ponts en pierre. Les piétons payent à l'entrée 1 para[15]; les voitures payent le double. Cette taxe a été établie par les rois au bénéfice des constructeurs qui jouiront de ce privilège l'espace de quarante ans.
[15] Le para valait alors deux centimes et demi.
«Le soin d'opérer les arrestations des malfaiteurs et de réprimer les attentats est confié à un ministre qui est un officier de distinction. Il a sous son commandement bon nombre de gens de bureau, d'agents et de soldats. Tout litige lui est porté par la partie lésée. Au délinquant il adresse sans retard un billet de convocation. S'il se présente, tout est pour le mieux et l'on s'explique tranquillement. Dans le cas contraire, il lui renouvelle sa sommation par l'entremise d'un de ses agents; mais, si une fois encore il ne se présente pas au carakol (corps de garde), il le fait arrêter, et sa faute, dès lors s'en trouve aggravée.
«Les agents de ce ministre sont vêtus du costume ordinaire des frenks; mais si l'un d'eux se voit obligé de se faire connaître, il soulève le collet de son veston et montre une plaque qui est le signe de son autorité. Chacun alors obéit et s'incline, mais, si l'on s'avise de résister, l'agent n'a qu'un signe à faire pour qu'aussitôt l'on voie accourir à son aide des soldats qui brutalisent le récalcitrant. Ce n'est que dans ce cas particulier que la police use de violence. Bien mieux, tout individu accusé d'homicide ou de révolte à main armée ne saurait être maltraité, car nul n'est châtié sans jugement.
«Nous avons eu l'occasion plus haut, de dire qu'en dehors des assassins, des espions et des faussaires la loi interdit de mettre à mort un particulier quel qu'il soit. Faisons pourtant une exception pour les marchands qui trompent le public… Toutes les fois qu'un boucher ou un boulanger sont convaincus d'avoir vendu à faux poids, ou bien d'avoir haussé leur prix de vente, la police intervient pour fermer leur boutique sur laquelle elle appose les scellés. Aussi, sachant ce qui lui en coûterait, le marchand s'abstient de toute fraude.