«Tout délit est déféré à un tribunal qui juge au criminel. Le coupable est interrogé et des greffiers enregistrent les dépositions des uns et les aveux des autres. Les gazettes en font un récit fidèle le lendemain, pour que nul n'en ignore. Les débats se poursuivent ainsi jusqu'à ce que l'affaire soit suffisamment éclaircie et que les juges puissent décider en connaissance de cause. Après quoi le jugement est renvoyé au ministre qui en instruit à son tour l'Empereur, mais dans le cas seulement où il entraîne une condamnation à mort. Si l'Empereur approuve la sentence, le coupable est amené à l'endroit où se font les exécutions. Le bourreau a déjà dressé une espèce de plateforme à hauteur d'homme où l'on accède par un escalier étroit. Un lourd couperet, alourdi encore par deux masses de plomb, est immobilisé à l'extrémité de deux poteaux. Lorsque tout est prêt, le condamné, les mains ligotées et revêtu d'une chemise rouge, est amené dans une charrette. Un prêtre l'accompagne et des soldats l'escortent. Aussitôt qu'il en est descendu, le bourreau le pousse entre les deux poteaux, le visage en bas. Alors, faisant jouer un ressort, le couperet tombe et la tête est tranchée net.
«Cet instrument a été inventé au temps de la République par un médecin qui lui a donné son nom. S'il faut en croire les Français, on exécutait alors des centaines d'individus par jour. Si le criminel est soldat, il est fusillé par ses propres camarades aussitôt après le prononcé de l'arrêt qui le condamne.
«Quant aux voleurs ils sont condamnés au supplice de l'exposition qui dure trois jours, après quoi ils sont conduits en prison d'où on les fait sortir de temps en temps pour aider au nettoyage de la ville.
«Aussi le pays est-il calme et tranquille. Nous n'avons jamais ouï dire qu'un homme ou une voiture aient été dévalisés dans la banlieue. Sans danger pour elles les femmes peuvent sortir et aller d'un quartier à un autre. Tout le pays de France jouit de cette tranquillité, et tous ceux qui ont visité ce pays peuvent témoigner de la vérité de mon rapport. La raison de cette sécurité on peut l'attribuer à ce fait que nul ne peut circuler avec des armes et aussi que la poudre n'est pas une denrée qui se vende librement au bazar. Des lois en réglementent sévèrement la vente. Bref, dans ce pays, en dehors des gens de guerre, nul n'est autorisé à sortir armé.»
D'après l'auteur, tout le mérite en reviendrait à Fouché qui dispose d'un personnel «instruit et qui s'entend à faire son devoir». Il admire son service d'espionnage et il ne lui en veut point «d'user de toutes sortes d'expédients pour savoir ce qui se dit dans les ambassades. Dans ce but Fouché entretient une foule de mouchards, hommes et femmes. Aucun signe extérieur ne les désigne à l'attention du public où ils passent inaperçus. Les femmes de mauvaise vie, qui pullulent partout, sont dressées à faire causer les gens. Les domestiques, les portiers, les marchands sont requis de rapporter à la police tout ce qu'ils entendent et tout ce qui leur paraît de nature à être rapporté.»
Cette sécurité Mouhib effendi l'explique aussi par cette autre considération que la population se trouve fixée dans des agglomérations où la surveillance est facile.
«Elles sont si nombreuses à travers les campagnes de France, qu'on ne peut faire deux heures de chemin sans rencontrer une ville ou un village. Cela fait que toute l'activité des habitants se porte au travail. Les terres y sont cultivées et nulle part on ne voit des champs abandonnés. Le commerçant ne craint point de faire voyager sa marchandise. Cette sécurité fait de la France un pays florissant et pouvant se suffire à lui-même: le pain, la viande, les fruits, abondent sur les tables; des fleurs de toutes sortes embaument les jardins. On y fabrique des étoffes, des miroirs, des cristaux, des montres, de la porcelaine et ces diverses industries font vivre des milliers d'hommes et de femmes.»
Dans son étude de l'organisation judiciaire il découvre une institution dont il était loin de soupçonner l'existence.
«Chaque partie, écrit-il, au lieu de se défendre par ses propres moyens remet sa cause à un lettré qui parle et écrit en son nom. C'est ce qu'on appelle l'avocat. Ce métier, l'avocat l'exerce en vertu d'un firman qui lui est délivré par l'État. Son principal mérite est de connaître par cœur les lois de Bonaparte et de savoir faire des discours. Il en est parmi eux qui jouissent d'un grand renom, ce qui leur vaut d'arriver à la fortune.»
Cette prospérité dont il voit les signes partout, cette tranquillité qu'il constate est faite pour l'étonner. Il ne s'attendait à rien de pareil et toutes ses idées en sont presque bouleversées. Malgré ses préjugés il ne peut s'empêcher de rendre hommage à ce monde si différent du sien, à sa discipline sociale, en tout si opposée au chaos de l'anarchie asiatique. Pour la première fois il constate le respect des lois et l'action bienfaisante d'une autorité régulière, mais, comme un fait aussi extraordinaire pourrait laisser ses lecteurs incrédules, il en appelle au témoignage d'autres voyageurs.