Cela l'amène naturellement à approfondir l'institution du passeport dont il explique de son mieux le mécanisme compliqué. Après avoir raconté les démarches qu'il dut faire à Constantinople pour obtenir les passavans, il note ce fait qui déconcerte son fatalisme que la pièce portait que la Turquie était à ce moment délivrée du fléau des épidémies.

«Ce détail est important aux yeux des nazaréens[16], ajoute-t-il. Si, au cours de mon voyage, j'ai pu sans difficulté franchir les frontières de la Hongrie, c'est que la pièce qui m'avait été accordée par l'ambassadeur d'Autriche portait que le choléra avait disparu de Stamboul. Aux gens de négoce, aux voyageurs ordinaires la police accorde un papier sur lequel elle note avec soin tout ce qui concerne leur personne, jusqu'à la longueur de leur nez et la couleur de leurs cheveux. Au moindre soupçon qui pèse sur l'un d'eux, elle le place sous sa surveillance au point qu'il ne peut même louer un cheval qu'après avoir montré ce papier. S'il loue une voiture et qu'il s'arrête à un relais il doit, pour pouvoir passer outre, se soumettre à la même formalité. Il est même tenu d'indiquer le nombre des femmes et des hommes en compagnie desquels il a voyagé. Tout Français qui veut se rendre à Paris doit en donner avis aux autorités de sa résidence. Tout étranger qui voyage pour visiter cette ville est obligé, pour y avoir accès, de s'adresser à l'ambassadeur de France qui avertit la police. J'ai appris que cette dernière mesure n'a été adoptée que pour empêcher les Anglais de pénétrer en France. Je crois en avoir assez dit pour montrer que nul dans ce pays ne vaque à l'aventure et qu'il suffit qu'un particulier manifeste le désir de sortir de chez lui pour qu'aussitôt la police le surveille de près.»

[16] Les lettrés musulmans désignent les chrétiens par cette appellation qui remonte aux premiers temps du christianisme.

Pour montrer que la rigueur des formalités est égale pour tous, il cite son propre cas:

«Tandis que je m'acheminais vers Paris avec mes compagnons, nous arrivons à l'entrée d'un village où nous devions traverser un pont. Un homme était là pour nous barrer le passage. Il me demande poliment si nous étions la grande ambassade ottomane. Sur notre réponse affirmative, il s'incline, puis nous demande nos papiers. Il en prend note et met sur son registre que nous allions traverser le pont. Cela fait, il nous laisse passer. Mais voilà qu'à l'autre bout un autre homme se présente et encore une fois demande à examiner ces mêmes papiers. Du coup, la patience m'échappe. «Soubhan Allah[17]! m'écriai-je. L'on sait bien qui nous sommes. Pourquoi donc nous tourmentez-vous?—Excusez, répondit l'employé. Nous savons bien qui vous êtes, mais les lois nous font un devoir de vous le faire dire à vous-même une fois de plus.»

[17] Dieu! Quelle merveille.

Mouhib effendi cherche les raisons de ces tracasseries et ne les trouve point. «Si l'on songe, écrit-il, que la coutume n'existe point chez les nazaréens que des voyageurs se rassemblent pour former des caravanes, on peut se demander pourquoi toutes ces précautions. Sans doute, les routes y sont fréquentées de jour et de nuit, mais on ne voit jamais des groupes de trente à quarante personnes voyager ensemble. Cependant, l'amour de la sécurité est si vif dans ce pays que le voyageur accepte sans se plaindre les entraves que l'autorité met à la faculté de circuler d'un endroit à un autre.»

Ce qui le choque aussi c'est le contraste qu'il observe entre la licence des mœurs et les sévérités administratives. Son œil a peine à s'habituer à voir «les hommes sur le chemin des femmes et celles-ci sur le chemin des hommes». Les femmes, on les trouve partout, dans les lieux publics, même dans les ateliers, «car il n'est point en ce pays qu'elles n'entreprennent d'exercer». Il les retrouve dans les dîners officiels, papillotant autour des gens chamarrés, et ridiculement serrés dans des culottes qui leur moulent les cuisses et qui «réunissent jusqu'à cent cinquante convives, chacun tenant à la main des verres de vin qui les échauffent». Ce spectacle il l'a vu au palais des Tuileries.

«On verra plus loin, écrit-il, la cérémonie de la présentation de mes lettres de créance. Sur ce point aussi les usages des nazaréens diffèrent des nôtres. Tous les dimanches des chambellans du palais envoient des invitations aux ambassadeurs, aux ministres, aux hauts fonctionnaires, aux rois et aux reines, s'il s'en trouve à Paris.

«Les invités se rendent de bonne heure au palais où ils sont introduits dès qu'ils se sont fait nommer. Les rois, les ambassadeurs, les nobles du pays sont reçus dans un salon garni de sièges. Les ministres de second rang attendent dans un autre salon.