«Afin d'éviter les questions de préséance, l'Empereur a coutume de recevoir dans un salon percé de quatre portes, de sorte qu'on ne sait jamais par où il fera son entrée. L'assistance forme un cercle et lorsqu'il apparaît, il serre la main du premier ambassadeur qu'il trouve sur son passage. Il a pour chacun un mot aimable et le mot varie suivant les besoins de sa politique. Le même cérémonial a lieu du côté des femmes à l'égard desquelles la femme de l'Empereur se comporte comme son mari.

«Tandis que la réception suit son cours les troupes de la garde se massent dans la cour du palais, suivant les formations en usage chez les frenks. L'Empereur passe devant leur front puis les fait manœuvrer en tous sens, ne leur laissant aucun repos. Comme il aime les parades militaires, il ne manque aucune occasion de satisfaire ce goût. Toutes les fois que des troupes traversent sa capitale il ne manque jamais de les passer en revue.

«Une ou deux fois par semaine l'opéra (sic) du palais joue la comédie où l'Empereur et sa femme restent jusqu'à la fin. Dans cette circonstance ils ne reçoivent point, mais se contentent de saluer. Bien que ces sortes de jeux n'aient aucun caractère officiel, il est d'usage cependant que les ambassadeurs y fassent acte de présence. Comme leur absence pourrait donner lieu à interprétation, surtout si elle n'était pas justifiée par un motif valable, personne ne manque d'y assister. A certaines fêtes l'on illumine et l'on fait de la musique. Des groupes d'invités jouent aux cartes dans les salons.

«En hiver tout ce monde, jeunes et vieux, jusqu'à l'Empereur et sa femme, se livrent à un genre de divertissement appelé bal et qui réunit exactement le même nombre d'hommes et de femmes, celles-ci à demi nues. L'usage veut qu'on y danse et ce jeu consiste à mettre une femme dans les bras d'un homme et à tourner ainsi enlacés. Les souverains dansent eux-mêmes comme leurs sujets au son des instruments. Danser n'est pas considéré chez les nazaréens comme une honte. Au contraire: ils s'en glorifient.»

A ce propos, il fait remarquer avec une joie maligne que «chez les nazaréens hommes et femmes fraient volontiers entre eux et s'amusent en toute liberté. Ainsi nul ne trouve à redire que deux personnes de sexe différent montent dans une même voiture et se promènent dans l'intimité. Les fils de la noblesse entretiennent une ou deux maîtresses avec lesquelles ils s'amusent nuit et jour. Ils se donnent tant de mouvement qu'on les voit partout et qu'ils encombrent les rues de leurs équipages.».

«Le lieu préféré pour ces sortes de réunions se trouve dans la cour intérieure d'un palais[18] qui s'élève au milieu de la ville et qui rappelle, mais en plus grand, notre validé han. On y compte plus de 400 boutiques et chambres qui sont occupées par des marchands en bijouterie; mais la plupart des appartements sont habités par des filles qui y mènent joyeuse vie. Tout ce monde paye impôt et enrichit le fisc, car personne n'est admis à faire quoi que ce soit dans ce pays que les agents du fisc n'interviennent pour prélever la part de l'État.»

[18] Le palais royal.

Mouhib effendi est émerveillé de voir la ville s'éclairer de lanternes et la population envahir les lieux publics, précisément à l'heure où dans la farouche Stamboul le bostandji bachi et les veilleurs des quartiers donnent le signal du couvre-feu. Il n'hésite pas à compromettre la dignité de son turban de nichandji en se mêlant à la foule qui, «la nuit venue, envahit les jardins deux fois par semaine pour admirer les feux d'artifice. «Les allées s'éclairent de lanternes munies de deux ou trois becs logés dans des coupes de cristal et la distance qui les sépare a été calculée d'après la lumière qu'elles répandent autour. Les cafés et les restaurants restent ouverts jusqu'à une heure fort avancée et chacun s'y comporte avec familiarité et abandon. Tout aussi bien éclairées sont les rues de la ville, de sorte que les promeneurs attardés n'ont pas besoin pour rentrer chez eux de se munir de fanaux.»

Mais si la liberté licencieuse règne au grand jour de la rue, la maison par contre reste jalousement fermée. Le caractère inhospitalier du Français si souvent remarqué ne pouvait échapper à Mouhib effendi. La porte d'un personnage turc est ouverte à tout venant: celle du Français ne s'entrebâille qu'aux seuls amis. Ce trait de mœurs lui dicte cette page qui ne manque pas de saveur:

«Il est d'usage, écrit-il, quand on va en visite à Paris de demander d'abord au portier qui vous reçoit sur la porte si son maître est chez lui, car il n'est pas permis d'aller plus loin sans sa permission. S'il arrive qu'il soit absent ou s'il vous répond qu'il ne reçoit pas, vous devez vous retirer sans manifester aucune mauvaise humeur. Agir autrement serait incorrect et grossier. Dans ce cas vous tirez de la poche un petit carton sur lequel vous avez fait imprimer votre nom et que vous lui remettez. Cela compte pour une visite. Celui qui le reçoit ne manquera pas de déposer le sien chez vous et cela signifie que la visite est rendue.