«Mais il peut arriver qu'en vous retirant et en levant les yeux en l'air, vous aperceviez celui que vous vouliez voir. En pareil cas on ne doit faire semblant de rien et il serait inconvenant de le saluer.»
En poursuivant son enquête sur les conditions de la vie européenne, il apprend que trois mille fous vivent enfermés dans les asiles parisiens. Bien qu'au fond il nourrisse les idées les moins flatteuses sur la nature des nazaréens en général et des Français en particulier, ce chiffre lui apparaît anormal néanmoins et il se demande avec anxiété pourquoi il y a tant de fous dans cette ville.
Le médecin qu'il consulte lui donne diverses explications:
«La première c'est que les troubles qui ont agité ce pays ont aigri le sang des Français. En second lieu, chacun sait qu'ils se creusent le cerveau à faire des inventions. Il arrive même assez souvent qu'un inventeur, épuisé par l'effort qu'il vient de faire, sollicite lui-même la faveur d'aller se reposer un certain temps dans l'un des asiles qu'il a choisi.
«Il en est qui sont conduits là soit par la passion du jeu, soit par celle de l'amour, car l'on peut perdre la raison de plus d'une manière. Les ruines accumulées par les guerres ont fait également tourner la tête à plus d'un négociant. En pareil cas tous ne vont pas à l'hôpital, mais, se retirant à l'écart, ils abrègent leurs jours en se tirant à la tête un coup de pistolet. D'autres prennent le parti de se jeter à la rivière. J'ai vu de mes yeux des gens se noyer volontairement. Ces accidents sont si fréquents même que la police a pris soin de placer aux extrémités des ponts des appareils destinés à repêcher les cadavres de ces désespérés. On les expose tels quels trois jours durant aux yeux de la population pour permettre aux parents de reconnaître les leurs.»
Parmi les curiosités de Paris, celle qui appelle plus particulièrement son attention est l'observatoire qu'il appelle le «Palais de l'Astrologie», dont on lui a dit merveille. Il y est reçu par Lalande qui lui montre la lune de Ramazan au bout d'une lunette.
«Yermi-Sekiz tchélébi, raconte-t-il, parle d'une visite qu'il fit dans cet établissement. Je voulus, à son exemple, voir les curieux instruments qui rapprochent les astres. Je fis part de ce désir à Lalande, directeur de l'astrologie, qui me donna un rendez-vous nocturne. A l'entrée de ce palais j'aperçois une rangée de cylindres construits en maçonnerie et lui ayant demandé à quoi ils servaient, il me répondit que c'étaient les margelles des puits par où les astrologues descendaient jadis sous terre pour mieux observer les astres. Ils ont renoncé à cette pratique et les puits ne servant plus à rien ont été fermés, Les lunettes tant admirées par mon prédécesseur ont fait place à d'énormes télescopes qui rapprochent tout ce que l'œil peut voir du ciel.
«Ce soir-là la lune du saint Ramazan[19] brillait dans son plein. Je l'ai contemplée longuement à l'aide de cet instrument et ma surprise est inexprimable. On est loin de se douter de ce qu'est la lune quand on ne l'a pas vue dans ces conditions. Tandis que j'invoquais le nom d'Allah Lalande me donnait des explications à sa façon, et en rapport avec ses préjugés. C'est ainsi qu'il prétend que si notre globe était divisé en quarante-huit parties égales l'une d'elles représenterait exactement le volume de la lune. Il ajouta que tout le monde était jadis porté à croire sur la foi de Ptolémée, que la terre était immobile et que le soleil tournait autour, mais voilà qu'un certain Copernic, qui vivait il y a cent quatre-vingts ans, se mit en tête de démontrer le contraire. Tout ce qu'il put dire à ce sujet laissa cependant sceptiques bon nombre de ses confrères. Il s'ensuivit que les astrologues se partagèrent en deux camps, suivant que l'on fut pour ou contre son opinion. En somme la querelle se réduisait à la question de savoir si c'est la broche qui tourne autour du feu ou celui-ci autour de la broche. C'est la première hypothèse qui a fini par prévaloir. Lalande assure que la Lune représente une terre semblable à la nôtre. Que seule la partie frappée par la lumière du soleil est visible et que le reste disparaît dans l'ombre. D'après lui il n'y aurait là qu'un fait analogue à celui d'un vase de cuivre sur lequel une lumière envoie sa lumière. Qu'on déplace le flambeau et aussitôt se déplace le brillant reflété par le métal.
[19] C'est dans le mois de Ramazan que le Coran descendit du ciel. Les théologiens précisent la date où se serait accompli cet événement, qui est la 27e nuit de ce mois lunaire. C'est pour s'y préparer dignement que Mahomet a prescrit le jeûne qui dure tout ce temps. Quiconque rompt ce jeûne sans motif légal s'expose à une peine expiatoire. Le gouvernement jeune-turc ne fut pas sur ce point moins sévère que feu Abdul-Hamid. Des particuliers, surpris une cigarette à la main, furent mis en prison en 1910.
«C'est ainsi que cet homme expliquait ses idées. Tandis qu'il parlait mentalement je répétais: istaiz billah et j'invoquais le secours de Dieu. Kulu hizbin bima lédéhin férihoun[20].