[20] Tout groupe humain est heureux de ce qu'il croit savoir et de ce qu'il possède.
«Pour subvenir aux frais d'entretien de cette institution, les astrologues publient, une fois l'an un almanach que les notables de Paris sont obligés d'acheter. On y trouve une foule de renseignements qui le rendent indispensable. En première page figure un tableau des heures du lever et du coucher du soleil et de la lune. Puis suivent des indications concernant la personne des souverains qui règnent sur la Turquie, la France, l'Autriche, la Russie, l'Espagne, l'Angleterre, le Wurtemberg, la Bavière. On y apprend le nombre de leurs enfants, de leurs frères, la date de leur naissance, l'année de leur mariage. Le nom des ministres de chaque État; le nom et l'adresse des manufacturiers, des négociants, des banquiers, des maréchaux, des généraux et des dignitaires du palais de l'Empereur. Le devoir du directeur du palais de l'astrologie est d'enregistrer toutes ces choses dans son almanach dont il se vend plus de cent mille exemplaires à raison de six piastres l'un. C'est surtout au commencement de leur année qu'il s'en vend le plus.»
Une visite à la Bibliothèque impériale.
«Au centre de la ville s'élève un vaste bâtiment divisé en étages et en un grand nombre de salles. On m'en avait parlé comme d'une chose à voir et j'y allai après avoir fait prévenir le directeur.
«Je vis en effet des volumes en nombre incalculable alignés sur des rayons superposés[21]. Il y a là des livres d'histoire, de science, de poésie, de littérature et d'autres consacrés aux superstitions des nazaréens. Le livre imprimé y abonde plus que tout autre.
[21] Chez les Orientaux les livres sont couchés à plat.
«Ce prodigieux amas de bouquins provient de dons faits à l'État par des particuliers, mais surtout des confiscations opérées au cours de la Révolution au détriment des nobles, des prêtres et des poètes. Du moins c'est ce qui m'a été rapporté.
«Au cours de ma visite le directeur m'a introduit dans une pièce où j'ai pu voir une certaine quantité de livres arabes, persans et turcs. Ils auraient été enlevés aux bibliothèques d'Égypte, d'Espagne, d'Italie et de la ville de Pesth. Mais ce qui m'a ému c'est d'y voir deux corans chérifs. N'y pouvant rien, je me suis retiré. Hasbun allah vé nimel vékil[22].
[22] Ce qui veut dire: Dieu seul suffit; c'est notre meilleur vekil. Ce verset peut s'interpréter ainsi: les infidèles peuvent s'approprier le Coran, mais Dieu est pour nous seul, car ils ne sauraient l'atteindre.
Mouhib effendi est scandalisé de voir un exemplaire du Coran dans des mains profanes. Seul le musulman a le droit de toucher le livre de Dieu qu'il n'ouvre jamais sans l'avoir porté à ses lèvres et fait ses ablutions. Une fois la lecture faite, il le pose dans un endroit convenable, de façon qu'il soit placé au-dessus de tout livre ou écrit profane ou même religieux pouvant se trouver dans la même pièce.