L'infidèle, être essentiellement impur (mourdar), ne saurait toucher impunément ce livre.
Leurs hôpitaux.
«En divers quartiers de Paris s'élèvent des bâtiments où les indigents sont traités gratuitement. Les savants de l'école de médecine sont obligés de leur prêter leurs soins. A cet exercice ils acquièrent une expérience de leur art qui leur sert à se faire bien payer ceux qu'ils prodiguent aux gens riches. Ils sont assistés par un grand nombre d'étudiants à qui ils abandonnent le gros de la besogne.
«Tous ceux qui y crèvent[23] sont destinés à être coupés en morceaux par les médecins devant un cercle de ces étudiants pour leur apprendre la nature des corps. En vertu du règlement établi dans ces hôpitaux, tout individu qui y succombe devient la propriété du médecin qui l'a soigné, et qui fait de son cadavre ce que bon lui semble. Quiconque y est admis ne peut se soustraire à ce traitement: il est censé avoir fait don de son corps à l'État. Il n'y a que les individus qui succombent dans leur domicile qui soient exempts de cette obligation.
[23] Crever est le mot dont les Turcs se servaient pour indiquer la mort du chrétien.
«Il m'est arrivé pendant mon séjour à Paris de visiter les salles où gisaient sur des tables des cadavres dont l'âge variait de deux à soixante-dix ans. J'admirais dans ces corps ainsi exposés la puissance de Dieu qui a pu créer des êtres parfaits. J'y ai vu des élèves attentifs se presser autour pour ne rien perdre des enseignements du professeur. En été, on renonce à cet usage à cause de la puanteur qui se dégage des chairs pourries. Aussi le professeur se contente de discourir sur des pièces en cire qui imitent la nature à s'y méprendre. Les muscles, les nerfs, les veines, sont rendus avec une vérité si surprenante qu'on croirait se trouver en présence de débris humains. L'imitation est si parfaite que celui qui n'a pas vu cela de ses yeux ne peut s'en faire une idée.
«On montre, disposés par ordre, dans des salles spacieuses, de vrais débris humains, conservés dans des bocaux et vieux de plusieurs siècles. Au milieu de ces horreurs figurait une tête bien conservée qui attira notre attention. Vah! C'était une tête de musulman. On se rappelle que pendant le séjour des Français en Égypte un maugrabin poignarda leur général[24]. Cet événement eut lieu dans un jardin au cours d'une audience que ce dernier lui avait accordée. Après l'assassinat, ils lui firent expier son acte en le martyrisant. Je récitai une prière à son intention avec mes compagnons.
[24] Il s'agit de Kléber, assassiné au Caire par un étudiant de l'université d'El-Azhar nommé Suleïman.
«La science qui enseigne à accoucher les femmes est également en honneur dans ces hôpitaux. Toute femme se trouvant dans un état intéressant peut s'y faire admettre. Des étudiants, qui font de cette science l'objet principal de leurs études, se mettent à son service au nombre de huit à dix… Ils la soignent et l'examinent à tour de rôle, et nul autre qu'eux n'a le droit de l'approcher. Une fois par semaine, ils se livrent sur elle à un examen général. Ensemble, ils lui tâtent le pouls, examinent le ventre et les autres parties du corps. Après l'accouchement elle quitte l'établissement avec son enfant. Des filles se mêlent à ces étudiants pour aller exercer, une fois instruites, le métier d'accoucheuse en ville.
«Je me suis procuré un exemplaire du livre qui enseigne cette science pour en faire une traduction, mais nous avons dû abandonner ce travail à cause de l'absence de termes équivalents en notre langue.