Copyright by Bertrand Bareilles, Paris, 1920.
UN DIPLOMATE TURC A PARIS
PREMIÈRE PARTIE
RELATION DIPLOMATIQUE DE MOUHIB EFFENDI[1]
[1] Le titre d'effendi correspond à celui de monsieur. D'origine byzantine il signifie seigneur. Il a conservé cette acception pour désigner les princes de la famille impériale. Ce titre a été longtemps l'apanage de quiconque en Turquie savait lire et écrire. C'était le cas des ulémas et des fonctionnaires de l'ordre sacré. On réservait aux autres le titre d'aga qui ne se donne plus qu'aux eunuques.
A l'étalage d'un bouquiniste, au grand bazar de Stamboul, je découvris un jour un manuscrit turc enfermé dans un étui de maroquin rouge, suivant l'usage du temps. Au dos, ce titre calligraphié à l'encre de Chine: Relation d'un ambassadeur à Paris. C'est ainsi qu'il m'a été donné de faire connaissance avec Seïd Abdurrahman Mouhib effendi, nichandji[2] et envoyé extraordinaire à Paris où il résida de 1806 à 1811. Les historiens le citent à peine ou ne le nomment qu'en passant, ce qui pourrait donner lieu de croire que tout envoyé extraordinaire qu'il fut, il ne joua qu'un rôle effacé. Tel cependant ne fut point le cas. Si l'on songe, en effet, que ses négociations avec Talleyrand aboutirent à un traité d'alliance à la suite duquel le général Sebastiani fut envoyé à Constantinople, et dont l'influence fut un instant prépondérante dans les conseils du Divan, on est obligé de reconnaître que la mission de Mouhib effendi a été l'une des plus importantes qu'ait jamais remplies en France un ambassadeur turc. Il est non moins important de signaler que c'était la première fois que le Divan maintenait aussi longtemps une ambassade en pays chrétien. Il inaugurait à cette occasion un système qui ne devint définitif que 36 ans plus tard.
[2] Garde des sceaux.
Le manuscrit comprend deux parties. Dans la première l'auteur relate son voyage en France, dont il fait un naïf tableau qu'il trace en traits rapides, mais incisifs de ses mœurs et de ses institutions. L'autre, malheureusement incomplète, contient les premières lettres de sa correspondance politique; mais comme elles renferment en puissance les traits essentiels de la politique orientale de Napoléon et—détail intéressant—les causes originelles des résistances turques à ses projets sur l'Orient, elles n'en constituent pas moins un document des plus précieux.
Contrairement à l'usage des Orientaux, Mouhib effendi entre tout d'abord, comme il le dit lui-même, dans le vif de son sujet. «Les Français, fait-il remarquer, ont coutume, lorsqu'ils se rencontrent, de parler sans transition de leurs affaires, sans s'attarder aux compliments.» On sait qu'en Turquie ce n'est qu'après avoir pris une tasse de café et échangé force paroles aimables qu'il est permis de s'entretenir de choses sérieuses.
Le récit débute ainsi:
«Au nom du Dieu clément et miséricordieux.»