«A l'occasion du sacre de Napoléon un Iradé m'a chargé de porter, avec des présents, les félicitations du padischah à cet empereur. A cette occasion, le padischah m'a conféré le grade de nichandi. Mettant ma confiance en Dieu, je quittai Stamboul par la voie de mer et après avoir débarqué à Varna je gagnai Routchouk. Puis, traversant à cet endroit le Danube, je m'acheminai vers Pesth et Bude où je m'arrêtai quelques jours pour me reposer des fatigues du voyage. Ensuite, je traversai par petites journées les royaumes de Bavière et du Wurtemberg et, par Strasbourg, ville qui se trouve sur la frontière de France, j'arrivai à Paris où, par la volonté de Dieu, je séjournai cinq ans de ma vie pour y remplir, suivant la volonté du padischah, la mission confiée à son humble esclave. Je n'y négligeai ni les petites ni les grandes affaires. Un autre Iradé m'ayant rappelé après ce laps de temps mit fin à cette mission.
«A l'imitation des ambassadeurs envoyés jadis dans les pays infidèles et prenant pour modèle Yiermi Sekiz tchélébi qui fut envoyé en France en l'an 1132, j'ai écrit, par ordre, une relation sur le séjour que j'ai fait dans ce pays[3]. Il a décrit tout ce qu'il y vit: illuminations, fusées, fêtes de l'opéra, bals, les animaux et les bassins où nagent les cygnes, enfin tout ce qui piqua sa curiosité; mais depuis ce temps des améliorations ont été apportées dans la vie de ces peuples, de sorte que ces récits sont pleins de lacunes. J'essaierai d'y remédier en écrivant ce qu'il n'a pas dit et en consignant ici tout ce que j'ai pu voir de leurs usages et comprendre de leurs lois. Aussi m'arrivera-t-il de raconter des choses extraordinaires. Je prie le lecteur de ne point mettre en doute l'exactitude de mes récits auxquels je n'ai rien ajouté au delà de ce que mon œil a vu et de ce que l'oreille a entendu. Pourquoi, d'ailleurs, ne me croirait-on pas? Il est vrai qu'entendre n'est pas voir; mais à qui n'est-il pas arrivé de voir dans le monde des choses extraordinaires? Ainsi, si l'on entreprenait d'expliquer à quelqu'un qu'une montre peut marquer sur un même cadran l'heure à la turque et l'heure à la franca, il contesterait le fait et chacun sait partout aujourd'hui que cette merveille n'est que trop réelle.»
[3] Il s'agit de Mehmed effendi, surnommé Yiermi Sekiz tchélébi, envoyé à Versailles pendant la minorité de Louis XV.
Sur la vie de cet ambassadeur je n'ai pu rien découvrir, sauf qu'en 1793 il était secrétaire du Divan et qu'il négocia avec le citoyen Descorches, envoyé extraordinaire de la République, un projet d'alliance avec la Porte. Les Turcs, en cette circonstance, signèrent tout ce qu'on voulut, mais se soucièrent peu de tenir aucune de leurs promesses, persuadés que le régime républicain ne présentait aucune chance de durée. J'ai trouvé seulement dans la note d'un livre paru en 1821 que «le vertueux Mouhib effendi» était tombé en disgrâce et qu'il vivait oublié dans une retraite complète. Sa correspondance diplomatique révèle un homme prudent, tenace, ennemi des responsabilités, et doué d'un esprit de pénétration assez commun chez ses compatriotes.
Ce fut en 1806, au lendemain d'Austerlitz, que le Sultan Selim III l'envoyait à Paris. Il y trouvait un terrain préparé et les meilleures dispositions pour renouer les relations de bonne entente entre la France et la Turquie que l'expédition de Bonaparte en Égypte avait rompues. Déjà le traité signé avec Seïd Ali avait marqué le premier pas vers la réconciliation; en 1804 le général Brune se rendait à Constantinople pour notifier au Divan l'avènement de son maître au trône impérial. A Paris, Mouhib effendi apportait, comme il le dit, les félicitations et les présents du Sultan à l'occasion du sacre. En réalité, ce n'était là qu'un prétexte. Si, pour la première fois, la Porte, dérogeant à ses habitudes, envoyait en France un ambassadeur à poste fixe, c'était surtout pour surveiller de près l'action de la politique française et pénétrer les intentions de Napoléon.
L'expédition d'Égypte avait suscité la plus vive émotion dans l'Empire ottoman en mettant en lumière la faiblesse du monde islamique en même temps que les ambitions européennes sur l'Orient. C'était la première fois depuis les Croisades qu'une armée chrétienne foulait victorieusement une terre musulmane et cet événement était d'autant plus fait pour alarmer le Divan que l'Égypte est la clef des portes qui s'ouvrent sur les Lieux-Saints, le point sensible du khalifat. Le Divan mit alors à la disputer aux Français le même acharnement que les Jeunes Turcs ont déployé en ces derniers temps pour amener la Grande-Bretagne à tenir ses promesses d'évacuation. En 1798, les Turcs ameutaient l'Europe entière contre la France; en 1914, ils lieront partie avec le bloc germanique pour dégager les mêmes lieux de l'emprise britannique.
Cependant le Divan croyait deviner que les Anglais n'avaient aidé à l'expulsion des Français du sol égyptien que pour s'y établir à leur place. Aussi les propositions d'entente de la France qui allaient servir de base aux préliminaires de paix signés à Paris (novembre 1801) avaient-elles été accueillies avec empressement. La France abandonnait ses prétentions sur ce pays, évacuait les îles ioniennes et garantissait l'intégrité de l'Empire ottoman. De son côté, le Divan rendait aux commerçants français les biens qu'il leur avait confisqués. Il remettait en liberté ceux qu'il avait incarcérés au château des Sept-Tours en même temps que le conseiller d'ambassade Rufin. A la nouvelle que les Français avaient débarqué à Alexandrie, le Divan avait ameuté la populace de Galata contre l'ambassade de France qu'elle mit au pillage. L'ambassade y perdit de précieuses archives et les quelques richesses que les rois y avaient entassées depuis Henri III. On raconte que ces excès furent commis à l'instigation de l'ambassadeur d'Angleterre, lord Elgin, celui-là même qui dépouilla le Parthénon de sa frise et martela les marbres qu'il ne put arracher. On peut croire cependant que les Turcs n'avaient pas besoin des excitations de cet Anglais pour se livrer à des excès dont leur histoire n'offre que trop d'exemples.
On voit que tous les avantages stipulés dans le traité de 1801 étaient pour les Turcs. Dans les négociations qui préparèrent le traité d'alliance de 1806 la France se bornait à leur demander la restitution de son droit de protection séculaire sur les Lieux-Saints que l'Autriche et l'Espagne avaient usurpé. Elle leur demandait aussi le privilège de les protéger et même celui de les réformer. Les Turcs se laissèrent protéger, mais refusèrent de se laisser réformer. Napoléon leur demandait un peu de confiance et un peu de soumission: il n'obtiendra ni l'une ni l'autre. Ils avaient vu d'un œil mauvais l'occupation de la Dalmatie par le corps de Marmont et ils redoutaient les conséquences d'une démonstration qui plaçait les vainqueurs des Pyramides à proximité de la Bosnie. Méfiants plus que jamais, ils s'en tinrent à cette politique de bascule qui a constitué le fondement unique des relations du Divan avec les États chrétiens. Enfin Napoléon s'aliénera les Slaves, au profit des Germains, sans parvenir à s'attacher les Turcs.
Cependant tous les traités n'eussent point suffi à les décider à accepter l'amitié de Napoléon qu'ils affectaient de nommer Bonaparte si la victoire d'Austerlitz ne leur eût appris qu'il fallait compter avec lui. Une politique de ménagement s'imposait d'autant plus impérativement à cette heure que les Russes entraient en Moldavie et qu'on les soupçonnait, non sans raison, d'attiser la révolte serbe. Ils manœuvrèrent donc en conséquence, c'est-à-dire à la levantine, en se rapprochant de la France sans rompre avec les Russes et les Anglais, encore leurs alliés, ce qui leur permettra d'avoir des amis dans les deux camps. Croyant peu au désintéressement de l'infidèle en qui ils voient un ennemi né, ils garderont le plus longtemps possible cette position avantageuse qui leur permettra de les manœuvrer à tour de rôle, suivant leurs craintes ou leurs espérances. L'occasion d'utiliser cette tactique allait se présenter plus tôt qu'ils n'eussent pensé. Tandis que se déroulaient à Paris les négociations du traité d'alliance par quoi Napoléon se flattait de les rallier à ses desseins contre la Russie, voilà que survient tout à coup la nouvelle que les Français venaient d'entrer à Raguse. Il semble que le cabinet des Tuileries ne se soit jamais bien rendu compte de l'émotion profonde que cet épisode causa dans les milieux ottomans. Mouhib effendi en éprouva un tel saisissement qu'il se crut, comme il l'écrit, tombé en paralysie. Tributaires de la Porte, les Ragusains pouvaient être considérés à juste titre comme des demi-rayas, et le territoire de leur petite république comme faisant partie de l'Empire ottoman, tout comme la Moldo-Valachie. Pour être provisoire et colorée d'un motif d'opportunité, la prise de Raguse n'en constituait pas moins une violation du traité de 1801. Mais Napoléon s'en tiendrait-il là? N'entrait-il pas dans ses desseins de faire de cette position une base d'opérations par où, maintenant que la route des mers lui était fermée, il se glisserait dans les Balkans pour atteindre l'Asie, objet de sa convoitise? Telles étaient les craintes à Stamboul. Les explications les plus rassurantes ne les dissiperont jamais. Cette affaire fut à la source de toutes les difficultés que rencontrera Sebastiani dans l'accomplissement de sa mission à Constantinople. Il sera épié, surveillé dans tous ses actes, et tout ce qu'il proposera apparaîtra suspect et comme vicié d'une arrière-pensée. Sa situation s'aggravera de l'idée qui s'était répandue qu'il n'avait été envoyé à Constantinople que pour appuyer les projets de réforme militaire du Sultan. Effectivement celui-ci ne cachait pas trop l'envie qu'il avait de se débarrasser de ses janissaires; mais ce projet ne fut pas moins fatal aux desseins de l'Empereur qu'à ce souverain qui était étranglé deux ans après par ceux qu'il voulait réformer. Il y a lieu de croire que Mouhib effendi devait compter parmi les partisans de cette réforme si l'on s'en rapporte à l'ampleur et à la précision de l'analyse qu'il a faite du système militaire français et à la lettre secrète qu'il remit à Napoléon et qui ne visait vraisemblablement qu'à s'assurer son concours pour la mener à bien.