Mouhib effendi fut reçu en audience le 5 juin 1806. L'empereur donna à la réception un éclat propre à impressionner ce haut dignitaire du sérail. En voici le compte rendu d'après le Moniteur:

«A 11 heures S. E. le grand maître des cérémonies avec quatre voitures impériales et une escorte de 50 hommes à cheval sont allés à son hôtel[4]. L'Empereur était sur son trône entouré des princes, ministres et grands officiers de sa maison et des membres du Conseil d'État. L'ambassadeur, arrivé à la salle du trône, fait trois profondes révérences, la première en entrant, la deuxième au milieu de la salle et la troisième au pied du trône. L'Empereur alors l'a salué en ôtant son chapeau qu'il a remis ensuite. L'ambassadeur a adressé en langue turque un compliment qui a été traduit par l'interprète français.»

[4] Il habitait l'hôtel de Monaco, rue Saint-Dominique, démoli en 1861.

«Sire,

«S. M. l'empereur de toutes les Turquies, maître des deux continents et des deux mers, serviteur fidèle des deux villes saintes, Sultan Selim han, dont le règne soit éternel, m'envoie à S. M. impériale et royale, Napoléon, le plus grand parmi les souverains de la croyance du Christ, l'astre éclatant de la gloire des nations occidentales, celui qui tient d'une main ferme l'épée de la valeur et le sceptre de la justice, pour lui remettre la présente lettre qui contient les félicitations sur l'avènement au trône impérial et royal et l'assurance d'un attachement pur et parfait.

«La S. Porte n'a cessé de faire des vœux pour la prospérité de la France et pour la gloire que son sublime et immortel empereur vient d'acquérir et elle a voulu manifester hautement la joie qu'elle en ressentait. C'est dans cette vue, Sire, que mon souverain, toujours magnanime, m'a ordonné de me rendre près du trône de V. M. impériale et royale pour la féliciter de votre avènement au trône et pour lui dire que les communications ordinaires ne suffisant pas dans une pareille circonstance, il a voulu envoyer un ambassadeur spécial pour signaler d'une manière éclatante les sentiments de confiance, d'attachement et d'admiration dont il est pénétré pour un prince qu'il regarde comme le plus ancien, le plus fidèle et le plus nécessaire ami de son empire.»

«A quoi l'empereur répondit:

«Monsieur l'Ambassadeur,

«Votre mission m'est agréable. Les assurances que vous me donnez des sentiments du Sultan Selim, votre maître, vont à mon cœur. Un des plus grands, des plus précieux avantages que je veux retirer des succès qu'ont obtenus mes armes, c'est de soutenir et d'aider le plus utile, comme le plus ancien de mes alliés. Je me plais à vous en donner publiquement et solennellement l'assurance. Tout ce qui arrivera d'heureux ou de malheureux aux Ottomans, sera heureux ou malheureux pour la France. Monsieur l'Ambassadeur, transmettez ces paroles au Sultan Selim; qu'il s'en souvienne toutes les fois que nos ennemis, qui sont aussi les siens, voudront arriver jusqu'à lui. Il ne peut jamais rien à avoir à craindre de moi; il n'aura jamais à redouter la puissance d'aucun de ses ennemis.»

«L'ambassadeur, après qu'il eut porté à ses lèvres la lettre de Sa Hautesse, la présenta à l'empereur qui la remit à S. E. le ministre des Relations extérieures. Puis, faisant trois autres révérences, il se retira dans une salle voisine de celle du trône où les présents du Grand Seigneur avaient été étalés sur une table. L'Empereur, averti par le grand maître des cérémonies et précédé par lui, s'est rendu dans cette salle et l'ambassadeur, après avoir fait une révérence à S. M., lui a offert les présents qui consistaient en une aigrette de diamants et une boîte très riche ornée de diamants et ornée du chiffre du sultan. L'ambassadeur a montré également les présents destinés à l'impératrice et qui consistent en un collier de perles, en parfums et en magnifiques étoffes. L'Empereur, après avoir tout examiné avec intérêt, s'approcha d'une fenêtre donnant sur la cour pour voir les harnais de la plus grande richesse et dont les chevaux étaient caparaçonnés.

«Puis S. M. étant rentrée dans la salle du trône, l'ambassadeur extraordinaire a été conduit à l'audience de S. M. l'impératrice qui l'a reçu debout, entourée des princesses, de ses dames et officiers.»

Telle fut cette audience sensationnelle qui rappelle, par le faste déployé, les somptueuses réceptions de la Renaissance. L'ambassadeur turc et les gens de sa suite, dans toute la majesté de leurs riches caftans aux plis harmonieux, coiffés d'hiératiques turbans de soie, entrant dans la salle sous les regards de cette foule de princes, de généraux et de dignitaires qui entouraient le trône de l'incomparable empereur, ajoutaient à cette cérémonie tout l'éclat que l'on peut imaginer.

Cependant divers incidents, que l'auteur narre avec force détails, se produisirent avant la réception et faillirent en troubler la majestueuse sérénité. Talleyrand avait, avant tout, manifesté le désir de prendre connaissance du discours qu'il allait prononcer. Se l'étant fait communiquer, il lui fit observer que le titre de «Roi de Rome» qu'il avait espéré y trouver ne figurait point dans le texte et il demanda qu'il y fût joint à celui d'Empereur. Mouhib effendi s'y refusa nettement sous prétexte que ses instructions n'avaient point prévu le cas. Il se gardait bien de dire que le pacte qui liait encore la Turquie à l'Angleterre et à la Russie et à l'Autriche lui interdisait toute concession sur ce point délicat. Vainement, le général Sebastiani le pressa-t-il de donner cette satisfaction au protocole. Il demeura inflexible. On ne sait comment cela aurait fini si l'Empereur n'était intervenu dans le débat pour qu'il fût fait selon sa volonté.

Cet incident clos, un autre surgit au dernier moment. Le maître des cérémonies qui devait l'accompagner au palais s'avisa de vouloir occuper la première place dans le carrosse. Le Turc, jugeant qu'il y allait de sa dignité, déclara qu'il n'admettrait point une pareille prétention, que la cérémonie était pour lui seul et qu'il n'entendait en céder l'honneur à personne. Qu'au surplus, il n'éprouvait aucun besoin d'être accompagné et qu'il saurait bien aller tout seul chez l'Empereur. Cela dit, et prenant les devants, il monta dans le carrosse et s'assit à la place qui lui convenait.

Toutefois, le lendemain il faisait une découverte désagréable. En se faisant lire le Moniteur il découvrait que le titre de «Roi de Rome» qu'il avait refusé de mentionner, ne figurait pas moins dans son discours. Ce fait lui causa tant de surprise qu'il devint d'une prudence extrême, au point qu'il n'osa plus rien entreprendre sans en référer à Stamboul. Un incident en dira long sur son état d'esprit. Parmi les cadeaux qu'il devait distribuer se trouvait un coffret destiné au prince Eugène, alors en Italie. Cette circonstance lui fut l'occasion d'un grave embarras. Si le prince s'était trouvé à Paris, il lui eût remis le coffret de la main à la main, mais le coffret devant passer les Alpes, à quelle adresse l'expédierait-il? Au prince, ou bien au lieutenant de l'Empereur Roi? Dans l'un et l'autre cas, il risquait de mécontenter quelqu'un.

Ne sachant quel parti prendre il en écrivit à son chef le Réis-ul-Kuttab. Celui-ci, pour toute réponse, lui ordonna d'envoyer sans retard l'objet à son destinataire en lui donnant le titre qu'il lui plairait.

Sans doute, pour plus de précision il emploie dans ses lettres la forme du dialogue.