Après qu'il eut présenté ses hommages à l'impératrice, il fut invité à table. Au cours du repas, l'empereur lui parla des pachas qu'il avait eu l'occasion de combattre en Orient.
Comme il portait un jugement sévère sur Djezzar pacha, dit le boucher à cause de sa réputation de cruauté, celui-là même qui avait résisté à ses armes à Saint-Jean-d'Acre, l'ambassadeur répliqua:
«Sire, soyez indulgent: Djezzar est un homme dévoué au padischah. Il a été élevé à l'ombre du Sérail et malgré son origine de montagnard kurde il n'en est pas moins digne du poste dont l'a honoré la faveur de notre maître.
—Quant à Yousouf pacha, reprit Napoléon, j'ai appris avec plaisir qu'il vient d'être comblé d'honneurs. Je regrette la mort de Capétan Hussein. C'était le type de l'homme brave et dévoué.
A quoi j'ai répondu:—Yousouf pacha est un homme aussi brave que feu Capétan Hussein sous les ordres de qui il servit au sortir de l'enderoun, et comme il est dans l'œil du Maître, j'espère que par la volonté de Dieu il servira fidèlement.
Puis, l'Empereur se levant de table passa dans une pièce voisine où la conversation continua. Il fit allusion à la révolte des Serbes et aux conséquences qu'elle pouvait avoir au point de vue de la tranquillité de l'Empire ottoman. Hardiment, Mouhib effendi lui fait entendre que cette révolte n'aurait jamais eu lieu sans l'expédition d'Égypte. «Vous conviendrez, lui dit-il, qu'ils ont pris naissance à la suite de cette affaire. La situation était telle à ce moment que les firmans ne purent être rédigés, tant était grande l'incertitude. Si cet événement ne s'était pas produit, le calme n'aurait pas été troublé dans ces provinces. Ce disant, je voulais faire allusion à la question d'Égypte.
—J'en conviens, dit Bonaparte, mais dorénavant tout ira pour le mieux. Qu'on le sache bien.
«J'ai ajouté:—Non seulement la paix est utile aux deux nations, mais à votre propre repos.
«—Mais je suis jeune encore, répond Bonaparte. Je ne crains pas la guerre. Ma dernière campagne contre la Russie ne visait qu'à m'assurer les bouches de Cattaro. Je les ai, mais au fait à quoi peuvent-elles me servir? Elles ne seront jamais pour moi qu'une occasion de dépenses.
«—En effet, dis-je, ce ne doit pas être un pays fertile.