«L'amiral français nous ayant invités à aller lui rendre visite à son bord, il nous envoya sa chaloupe. Il nous reçut à la coupée, et se mit en devoir de nous faire les honneurs de son navire. Tandis que nous visitions les batteries deux rayas grecs se jetèrent à mes pieds, me suppliant de les prendre en pitié. Ils avaient été capturés à bord d'un navire anglais par des corsaires français. Je les rassurai de mon mieux et je leur promis de m'entremettre en leur faveur auprès de l'amiral. Après un instant de repos et au moment de prendre congé je le priai de rendre la liberté aux deux Grecs. Il me les remit sur-le-champ. En apprenant cette nouvelle les deux prisonniers se crurent rappelés à la vie et je les retrouvai remerciant le ciel avec ferveur.»
Leurs navires corsaires.
«Je rappellerai qu'il existe trois sortes de puissances militaires: celle dont la force n'est que terrestre, celle dont la force est à la fois terrestre et maritime, et enfin celle dont la puissance est fondée exclusivement sur la marine.
«Les deux dernières, outre leur flotte régulière, s'appliquent à construire des navires de course qu'ils arment contre l'ennemi. En temps de guerre les commerçants, les banquiers, les gens riches et nobles se cotisent pour construire des vaisseaux qu'ils confient à un marin expérimenté et à un bon équipage. Le gouvernement participe à l'armement en donnant au navire un pavillon, la solde aux équipages et des vivres pour plusieurs mois. Les prises sont débarquées dans les ports, ou bien sur les côtes des nations alliées. Elles sont mises en vente et le produit en est partagé entre l'équipage et le capitaine. Cette répartition s'effectue suivant des règles établies, auxquelles chacun se soumet. Mais quand les affaires tournent mal et qu'au lieu de prendre on est pris, le gouvernement, s'il y a lieu, les indemnise de leurs pertes. Cette forme de course revêt l'aspect d'une opération commerciale, et les frenks ne l'envisagent point de mauvais œil. J'ai vu à mon passage à Marseille un navire de course dont l'équipage se composait de Tunisiens musulmans et de Grecs. Toutes les fois qu'un conflit s'élevait entre eux, le cas était déféré aux tribunaux spéciaux établis dans les ports.
«Outre le dommage qu'ils causent à l'ennemi, les bateaux-corsaires constituent d'excellents éclaireurs capables de fournir à ceux qui les utilisent de précieux renseignements en temps de guerre.
«Après avoir quitté Toulon, la première ville qui se présenta fut Nice, qui appartient au roi de Sardaigne. J'ai pu la voir d'une hauteur où s'élèvent les ruines d'un vieux château qui a son histoire. On m'a raconté que les Arabes de Tunis, après s'être emparés de cette position, livrèrent la ville aux flammes. Le château fut détruit et il se trouve encore dans l'état où ils le laissèrent. La ville ne s'est jamais relevée complètement de ce désastre. Son port est néanmoins bien défendu, et l'on y remarque une caserne. Je ne pouvais me lasser d'en admirer les environs où les jardins succèdent aux bois d'orangers et de citronniers dont l'aspect réjouit le cœur. Les fleurs y croissent en telle abondance que les habitants en exportent de grandes quantités à Paris.
«Après, nous gagnâmes Villefranche, dont la rade abritait à ce moment trois navires à l'ancre. On nous assura qu'elle en pourrait contenir de cinquante à soixante. Plus loin est Savone où se trouve actuellement interné le pape de Rome. Il lui a été défendu de s'établir ailleurs, et l'on peut croire qu'il ne sortira plus de cette place. De là nous nous rendons à Gênes où régnait dans le peuple une grande misère. Les faubourgs de cette ville et les villages des environs souffrent du plus grand dénuement et l'on m'a assuré que la population y mourait littéralement de faim. Malgré cette situation, le recrutement militaire s'y poursuit, comme en Provence, avec la plus grande rigueur. La jeunesse du pays, par groupes de 5 à 600 hommes, est envoyée sur les champs de manœuvres pour y être exercée. Toute la partie du littoral comprise entre Marseille et Gênes est garnie de canons en prévision d'une attaque des Anglais. De distance en distance, l'on a placé des installations télégraphiques pour signaler les tentatives de débarquement que leurs vaisseaux y pourraient faire. Aussitôt qu'apparaît à l'horizon une voile suspecte, tous les postes sont prévenus et l'alerte est générale. Nonobstant ces précautions les navires anglais n'en renouvellent pas moins, comme il leur plaît, leurs provisions d'eau. Arrivant inopinément sur un point de la côte, ils effrayent la population qui les laisse agir à leur guise.
«De Nice à Gênes, le voyage s'accomplit à dos de mulet, à cause du mauvais état des routes. Nous dûmes escalader une montagne abrupte dont le parcours nous prit quatre heures de la journée. La campagne est fertile et entièrement recouverte d'oliviers et de châtaigniers; de tous côtés s'étendent de belles cultures. L'on est en train d'y construire une route carrossable qui contourne le pied des montagnes et qui doit, dit-on, mener de Nice à Gênes. Cette dernière ville est grande. De vastes palais attirent nos regards en traversant les rues. Ils sont ornés de hautes colonnes et d'escaliers de marbre du plus magnifique effet. Les portes qui y donnent accès sont aussi élevées que celles de nos hans de Stamboul. La brique dont ils sont construits est de la couleur de la décoration qui est le vert antique. Ce sont incontestablement les constructions les plus solides que j'aie vues en Europe. Dans le port, des corsaires français sont mouillés non loin des môles.
«Puis, nous traversons Campo-Moro et la ville de Piacenza où s'élève un château. Sa campagne est arrosée par le Pô qui est le plus grand fleuve de l'Italie. Le volume d'eau qui gonfle son lit en hiver est trois fois plus considérable qu'en été. Je traverse plus loin un autre fleuve, la Trébigne, dont j'ai entendu souvent prononcer le nom à Paris, à cause de la bataille que Français et Autrichiens s'y sont livrée en ces derniers temps. Elle aurait été si acharnée que les eaux en furent troublées.
«Puis nous traversâmes successivement Keramote, Pouzzole où s'élève un château construit en briques, Mantoue où nous admirons un autre château, Edebella (?) et sa citadelle romaine, Cartoletto, Callomonte, Udine où s'élève une autre fameuse citadelle, puis Coridjé sur la frontière, qui aurait été cédée par les Autrichiens aux Français. Après avoir fait une halte à Lobiata, autrement dit Lyntch, je visitai Trieste, puis Fiume sur l'Adriatique, Costanitza, sur les bords du Lono. Je m'arrêtai ensuite quelques jours à Dubnitza pour y célébrer les fêtes du baïram en compagnie de mes frères musulmans. Ensuite, m'étant remis en chemin, je parcourus les étapes de Banialvka, Isvonik, Tchélébi-Pazari, Tachlidja, Pierpol, Ieni-Pazar, Wulschtrin, Pristnia, Coumanova, Kustendil, Pazardjik, Filippé, Edirné. Le 28 du mois de Zilhidjé 1226, j'atteignais la Der-Saadet[30]. Moins heureux que nous, nos compagnons, qui s'étaient embarqués à Toulon, sont tombés aux mains des Anglais qui les ont gardés prisonniers pendant quarante jours; remis en liberté, ils sont arrivés à bon port en même temps que nous, ce qui nous a fort étonnés. Que Dieu donne la paix aux musulmans; qu'ils soient heureux sous les auspices de l'État sublime. Amen!