«Il a été créé, en outre, pour la commodité du public, un système de voitures économiques, appelées diligences. On peut les comparer à nos bazars-caïks du Bosphore. Ces voitures stationnent au milieu des places où elles attendent les voyageurs qu'elles transportent moyennant un prix fixé par un tarif. Hommes, femmes, enfants s'y entassent pêle-mêle avec leurs bagages. On sait d'avance l'heure du départ et, par suite de la régularité du service, celle de l'arrivée. Le soir, le gîte et un repas les attendent dans l'une des nombreuses auberges semées sur la route. S'ils refusent de manger le repas qu'on leur sert, ils n'en payent pas moins leur écot. C'est ce qui advint à nos serviteurs qui avaient refusé de toucher aux plats par crainte de manger du porc. Les postillons nous firent observer, pour nous engager à payer, que l'aubergiste n'avait pu prévoir que des musulmans se trouveraient parmi les voyageurs. Bon gré mal gré nous dûmes payer un repas que nous n'avions pas mangé.»

Le Départ.

«Aussitôt que l'Iradé me rappelant à Constantinople me fut communiqué, je remis les pouvoirs à Ghalib effendi, notre premier secrétaire, qui était à ce moment atteint d'une maladie grave. Aussi avions-nous décidé, avant de quitter Paris, que s'il venait à mourir, le drogman serait appelé à le remplacer. Munis de nos passeports, j'entrepris de gagner Constantinople par la voie de terre et de faire voyager les gens de ma suite par la voie de mer. Cependant nous voyageâmes de conserve jusqu'à Marseille. Trois jours après notre départ, nous arrivions à Lyon, ville importante, dont la population se livre à l'industrie des étoffes de soie et de laine. Son commerce est très actif, encore qu'elle n'exporte plus ses produits en Angleterre à cause de la guerre; mais, comme le reste du monde lui est ouvert, elle redouble d'efforts pour se créer de nouveaux débouchés. Nous étant remis en route, nous arrivions à Marseille après trois jours de marche. Peu après nous y recevions la nouvelle de la mort de Ghalib effendi en même temps que la transmission de ses pouvoirs au drogman. Le mauvais temps nous contraignit à rester dans cette ville plus que nous ne l'aurions voulu et nos gens ne purent embarquer qu'au dix-huitième jour de notre arrivée. Le temps s'étant remis au beau, le navire put lever l'ancre et, avec l'aide de Dieu, mit le cap sur l'île de Malte. Quant à nous, nous nous acheminâmes vers Toulon.

«Marseille est une grande ville sur la mer blanche et son port est assez bien abrité. Le château qui en défend l'entrée fut détruit pendant la révolution. Il peut contenir jusqu'à deux cents navires de commerce, mais aujourd'hui il est à peu près abandonné. Avant que la guerre éclatât avec l'Angleterre le mouvement du port était de trois cents navires et son commerce était florissant. On n'y voit plus aujourd'hui que quelques vaisseaux sous pavillon ottoman[29].

[29] Ces vaisseaux étaient hydriotes et spetziotes. Avant la Révolution française le commerce en Levant appartenait presque exclusivement à la France. Il se faisait par caravanes, c'est-à-dire que les bâtiments partis de Marseille allaient faire relâche dans les différentes échelles du Levant pour y décharger leurs marchandises. Les comptoirs que l'on y établissait relevaient de la Chambre de commerce de Marseille. La Révolution et les guerres qui suivirent ont ruiné ce commerce. Les traditions s'y perdirent et la concurrence s'y établit. Le commerce grec fut le premier à mettre à profit les événements politiques. La marine des îles moréotes date de cette époque, ce devait être le facteur principal de l'émancipation de la Grèce moderne.

«Le soir venu, au signal d'un coup de canon, une chaîne est tendue d'un môle à l'autre, à travers de massifs anneaux de fer. Dès lors aucun navire n'est plus admis à y pénétrer. L'entrée en est même interdite aux simples embarcations. Un fanal y est allumé après le coucher du soleil, et de chaque côté s'élèvent des postes où des soldats montent la garde nuit et jour. Ces précautions ne sont pas inutiles, car il ne se passe pas de jour où l'on ne voie apparaître au large deux ou trois navires anglais. La population se plaint vivement de cet état de choses.

«L'on peut dire que l'Eyalet de Provence vit de son industrie et principalement des transactions du port de Marseille où s'accumulent les denrées de la Turquie, de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc. J'ai pu m'assurer par moi-même de la cherté excessive des denrées, encore que l'Eyalet soit réputé pour sa fertilité.

«M'étant arrêté plusieurs jours à Toulon, on me fit savoir que je pouvais visiter l'arsenal et je m'empressai de profiter de la permission. Je pénétrai d'abord dans une salle où étaient exposés une multitude de vaisseaux en miniature auxquels rien ne manquait de ce qu'il faut pour naviguer. L'usage est de fabriquer un petit modèle de chaque navire en construction et il y avait là toute une flottille de l'aspect le plus curieux. J'y découvris également plusieurs modèles de «pompes à feu». Ensuite, je pénétrai dans un vaste bâtiment haut de plusieurs étages et contenant tout ce qui est nécessaire pour faire la guerre: carabines, pistolets, sabres français et autres engins de guerre. La voilerie est à côté, puis viennent la plomberie et la poulierie. Des ouvriers libres y travaillent confondus avec des galériens condamnés aux travaux forcés. Un chef d'atelier me dit que l'arsenal occupait trois catégories d'ouvriers: les journaliers, les déserteurs et les condamnés pour vol et assassinat. A chacun, indistinctement, l'arsenal impose une besogne en rapport avec ses connaissances et ses aptitudes physiques. Ceux qui ne savent aucun métier sont employés à transporter les lourds fardeaux. En vue de les encourager au travail et pour les détourner du mal, la direction leur alloue, au moment de leur mise en liberté, une somme d'argent. L'usage d'abréger la durée de la peine à laquelle un criminel a été condamné n'existe pas chez les frenks.

«Des cales s'alignent, innombrables, au bord de l'eau. Il y en avait cent cinquante en maçonnerie construites sur le modèle des nôtres. Je parcourus plus rapidement que je n'aurais voulu les ateliers de forge et de mécanique, puis de vastes ateliers où l'on fabrique des affûts de canons, et des roues, ainsi que différents autres objets qui entrent dans l'armement des vaisseaux. Des ouvriers appartenant aux trois catégories d'individus signalés plus haut, y travaillent en grand nombre. Une grue s'élève à cet endroit, dont les dimensions me parurent si extraordinaires que je ne cessai de l'admirer. J'y ai vu également un marteau gigantesque lequel, en tombant d'une certaine hauteur, perfore et façonne le fer avec une surprenante facilité. A proximité d'un bassin destiné à la réparation des navires, mais qui est moins grand que celui de Cassim pacha, une soixantaine d'hommes étaient occupés à manœuvrer quarante pompes. Surpris de voir tant de gens engagés dans une besogne que je jugeai inutile, je ne pus m'empêcher d'en parler au directeur qui m'accompagnait. Il m'expliqua que cette manœuvre n'avait d'autre but que d'occuper tous ces criminels dont l'inaction pourrait avoir des suites dangereuses à cause de leur grand nombre. En effet, ils étaient plus de dix mille, tant galériens que déserteurs. Dans l'impossibilité de loger cette quantité d'hommes dans l'arsenal, on s'est avisé d'aménager les entreponts des vieux navires où ils sont conduits le soir quand leur tâche est finie.

«L'arsenal a la forme d'un bassin et de toutes parts une muraille l'enveloppe. A l'extérieur, s'ouvre un autre port où l'on construisait à ce moment des frégates et des galions. Autour du bassin se développe une série de constructions closes. Au loin, un groupe d'îles forme comme une rade immense. Une quinzaine de jours auparavant, l'amiral anglais y avait fait une soudaine apparition à la tête de vingt vaisseaux. Cette flotte mouillait hors de la portée des canons et débarquait ses malades sur la plage que l'amiral installait sous des tentes et où ils séjournaient une vingtaine de jours sans que personne osât les inquiéter. Je tiens ces détails des Français eux-mêmes. Cependant ces derniers disposaient à ce moment de forces respectables. J'ai pu moi-même compter, ancrés dans le port, quatre vaisseaux de ligne et quatorze frégates prêts à prendre la mer. Ils avaient en construction deux vaisseaux à trois ponts, en outre sept ou huit vaisseaux en armement. Je ne fais pas entrer en ligne de compte les dix-huit transports qui étaient en voie de construction à Toulon, dont trois à Marseille.