[29] I Cor., IX, 13.

XXIV
Son désintéressement.

Il remettait tour à tour le soin de l’administration du temporel de l’Église aux ecclésiastiques les plus propres à cet emploi. Il n’avait jamais ni clef ni sceau entre les mains. C’était le prêtre administrateur qui notait tout ce qui se recevait ou se donnait. L’année révolue, on lisait au saint le relevé des recettes et des dépenses, de ce qui avait été donné à l’Église ou de ce qui restait à dépenser, et dans la plupart des articles, il préférait s’en rapporter à la bonne foi de l’administrateur que de vérifier lui-même toutes les preuves. Il ne voulut jamais acquérir ni maison, ni terre, ni métairie ; mais si quelque don ou legs semblable était fait à l’Église, il ne refusait pas ; il ordonnait au contraire d’accepter. Car nous savons qu’il a refusé plusieurs héritages ; non que les besoins des pauvres ne dussent y trouver leur satisfaction, mais il aimait mieux en laisser la jouissance aux enfants, parents ou alliés dépossédés par la volonté du mourant. L’un des principaux de la ville d’Hippone, qui vivait à Carthage, voulut de lui-même donner une terre à l’Église d’Hippone. Il en fit dresser l’acte, où il s’en réservait l’usufruit, et il l’envoya à Augustin, de sainte mémoire. Le saint accepta cette donation avec joie, et il le félicita de songer ainsi à son salut éternel. Mais quelques années après, et en notre présence, le même donateur écrivit au saint pour le prier de rendre l’acte de cette donation à son fils, porteur de sa lettre : il envoyait en dédommagement cent écus d’or pour être distribués aux pauvres. Le saint gémit de voir ou que cet homme eût feint de vouloir faire une bonne œuvre, ou qu’il se repentît de l’avoir faite. Il témoigna toute la douleur dont Dieu pénétrait son âme, et il se répandit contre un tel manque de foi en plaintes en en reproches. Cependant il rendit aussitôt cet acte de donation, que nul n’avait exigé ni demandé, expression d’une volonté entièrement libre, et il refusa l’argent. Mais en lui répondant, il le réprimanda sévèrement, et l’avertit d’expier par une humble pénitence son hypocrisie ou son injustice, et de satisfaire Dieu pour ne pas sortir de cette vie chargé d’un si grand péché.

Il disait souvent qu’il y avait plus de sûreté et moins d’embarras pour l’Église à recevoir seulement des legs testamentaires que des successions entières, souvent épineuses et préjudiciables ; quant aux legs testamentaires, qu’il fallait plutôt en attendre l’acquittement que de l’exiger. Ce qu’il n’acceptait pas lui-même, il n’empêchait pas ceux de son clergé, qui en témoignaient le désir, de le recevoir. Et dans le soin qu’il prenait du bien et des possessions de l’Église, il était dégagé des attaches de la cupidité. Toujours élevé aux choses spirituelles, c’est avec peine que, de la contemplation de l’éternité, sa pensée descendait aux objets passagers ; et quand il y avait mis l’ordre nécessaire, délivré de cet importun et cuisant souci, son âme reprenait son essor ou se recueillait en elle-même, s’appliquant à méditer les choses divines ou à dicter ce que ses méditations lui avaient révélé, ou à corriger ce qu’il avait dicté et les copies qu’on en avait tirées. Et telle était l’occupation assidue de ses jours et de ses nuits. Semblable à la pieuse Marie, figure de l’Église céleste, de qui il est écrit qu’elle était assise aux pieds du Seigneur à écouter sa parole ; cette sainte femme, dont la sœur, se plaignant qu’elle n’en était pas aidée dans son service, entendit cette réponse du Seigneur : « Marthe, Marthe, Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera point ôtée[30] ».

[30] Luc, X, 39.

Il n’eut jamais le goût des constructions nouvelles ; il craignait d’engager dans des soins vulgaires son esprit, qu’il voulait conserver toujours libre de toute préoccupation temporelle. Il n’empêchait pas néanmoins ceux qui voulaient bâtir, il ne blâmait que l’excès. Quand l’argent manquait à l’Église, il annonçait au peuple qu’il n’avait pas de quoi donner aux pauvres. Il fit rompre et fondre les vases sacrés pour en assister un grand nombre d’indigents et de captifs. Je n’eusse pas rappelé ce fait s’il n’eût le sentiment charnel de plusieurs. Ambroise, de sainte mémoire, a dit et écrit[31] qu’en de pareilles nécessités il ne fallait pas balancer. Quand les fidèles négligeaient de subvenir au trésor[32] de l’Église et aux besoins de la sacristie[33], Augustin les avertissait hautement, à l’exemple de saint Ambroise, qui, en de telles circonstances, avait pris la parole dans l’église ; saint Augustin était présent, et lui-même nous l’a raconté.

[31] De Officiis, lib. II, cap. XXVIII.

[32] Gazophylacium.

[33] Secretarium.

XXV
Discipline intérieure.