Ses prêtres vivaient avec lui ; ils partageaient sa maison et sa table : la dépense de la nourriture et des vêtements leur était commune. De peur que l’habitude de jurer ne devînt une facile occasion de parjure, il prêchait souvent sur ce sujet, et il avait défendu ses disciples de jurer, même à table. Celui qui tombait en faute perdait un des coups à boire dont le nombre d’ailleurs était fixé pour tous. Quant aux fautes contre la discipline, contre la rectitude et la bienséance, il les reprenait, et les tolérait autant qu’il jugeait nécessaire ou à propos. En de telles circonstances, il exhortait le pécheur à ne pas « laisser aller son cœur à des paroles d’iniquité pour chercher une excuse dans le péché[34] ». Il rappelait encore souvent ces enseignements divins : « Celui qui présente son offrande à l’autel, s’il se souvient que son frère a quelque sujet de se plaindre de lui, qu’il laisse son offrande devant l’autel, qu’il aille se réconcilier avec son frère, et qu’il vienne ensuite présenter son offrande ». « Que si tu as quelque chose à reprocher à ton frère, reprends-le en particulier ; s’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. Sinon, prends encore avec toi deux ou trois témoins. Que s’il ne les écoute pas non plus, aie recours l’Église ; s’il n’écoute pas l’Église, qu’il soit à tes yeux comme un païen et un publicain[35] ». Et il ajoutait encore le précepte de pardonner au frère repentant, non seulement jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois, comme chacun demande chaque jour au Seigneur qu’il lui soit remis.
[34] Ps. CXI, 4.
[35] Matth., V, 23 ; XVIII, 15, 22.
XXVI
Aucune femme chez lui.
Jamais aucune femme ne hantait chez lui ; jamais aucune n’y a demeuré, non pas même sa propre sœur, sainte veuve qui, jusqu’au jour de sa mort, passa de longues années dans le service de Dieu, supérieure d’une maison des servantes du Seigneur. Il ne reçut pas non plus ses cousines germaines et ses nièces, qui s’étaient aussi consacrées à Dieu, quoique les conciles aient fait exception en faveur de parentes si proches. Il disait que bien qu’il ne pût naître aucun mauvais soupçon de sa cohabitation avec sa sœur et ses nièces, néanmoins, comme elles ne pouvaient se passer d’avoir d’autres femmes avec elles et de recevoir des visites de celles du dehors, tout ce commerce de femmes pouvait être un sujet de scandale et de chute pour les faibles, une occasion de tentation ou de péché pour ceux qui demeuraient avec l’évêque ou avec les autres ecclésiastiques, ou au moins une matière de médisance et de soupçons pour la malignité. C’est pourquoi il disait qu’il ne fallait jamais que des femmes demeurassent dans la même maison que des hommes consacrés au service de Dieu, quelque chastes qu’ils fussent, de peur, encore une fois, qu’il n’y eût là pour les faibles un sujet de scandale et de chute. S’il venait des femmes pour le voir ou le saluer, il ne les admettait jamais qu’en présence de plusieurs de ses prêtres, jamais il ne leur parlait seul à seule qu’il n’y eût là quelqu’un de son intimité.
XXVII
Sa charité envers les pauvres et les malades.
Il gardait dans ses visites la règle prescrite par l’apôtre[36] ; il n’allait voir que les orphelins et les veuves dans leur affliction. Lorsque les malades le demandaient pour qu’il vînt prier Dieu pour eux et leur imposer les mains, il accourait. Quant aux monastères de femmes, il ne les visitait que dans une extrême nécessité.
[36] Jac., I, 27.
Il disait qu’un serviteur de Dieu devait observer dans sa vie et sa conduite certaines maximes qu’il tenait d’Ambroise, de sainte mémoire, savoir : de ne faire pour personne aucune demande de mariage, de ne pas appuyer de sa recommandation ceux qui veulent entrer dans la carrière militaire, et de n’accepter dans son pays aucune invitation aux festins. Et il rendait raison de chacune de ces maximes. Il fallait craindre qu’une union malheureuse n’attirât sur l’auteur de cette union la malédiction des époux. Toutefois, quand les partis étaient d’accord, le prêtre devait se rendre à leur invitation, pour confirmer et bénir leurs mutuelles promesses. Quant au refus de recommander ceux qui se destinaient aux emplois militaires, c’était de peur qu’ils ne compromissent par une mauvaise conduite la recommandation qui les avait produits. Il fallait craindre enfin que l’occasion fréquente des festins hors de chez soi ne fît perdre la règle de la tempérance.
Il nous rappelait encore souvent, avec de grands éloges, une sage et pieuse réponse de cet évêque de bienheureuse mémoire arrivé au terme de ses jours. Dans sa dernière maladie, entouré de l’élite des fidèles, qui, réunis auprès de son lit, et le voyant sur le point de passer du siècle à Dieu, songeaient avec douleur que l’Église de Dieu allait être privée de ce grand dispensateur des Sacrements et de la parole divine, et le conjuraient en pleurant de demander lui-même au Seigneur la prolongation de sa vie, le saint évêque leur répondit : « Je n’ai point vécu de manière à rougir de vivre encore au milieu de vous ; mais je ne crains pas non plus de mourir, parce que nous avons un bon maître ». Augustin, dans sa vieillesse, admirait l’urbanité et la mesure de ces paroles. Il remarquait avec éloges qu’en disant : Je ne crains pas de mourir, parce que nous avons un bon maître, saint Ambroise voulait écarter jusqu’au soupçon d’une présomptueuse confiance dans la pureté de sa vie, dont on eût pu accuser cette autre parole : Je n’ai pas vécu de manière à rougir de vivre encore au milieu de vous. Et il parlait ainsi eu égard à ce que l’homme peut connaître de l’homme. Mais, sachant quel examen il faut subir devant la justice divine, il se reposait sur la bonté du Seigneur, à qui il disait, dans sa prière de chaque jour : « Remettez-nous nos dettes[37] ».