[37] Matth., VI, 12.
Le saint citait encore très souvent les paroles d’un évêque de ses amis qui touchait à ses derniers moments, et qu’il venait visiter. L’évêque, aux approches de la mort, lui faisait signe de la main que bientôt il allait franchir le seuil du siècle. Augustin lui répondit qu’étant si nécessaire à l’Église, il pouvait vivre encore. Mais le mourant, pour éloigner de lui l’apparence d’être retenu par l’amour de la vie : « Si l’on ne devait jamais mourir, reprit-il, à la bonne heure ; mais puisqu’il faut mourir un jour, pourquoi pas à l’instant ? » Et le saint admirait qu’une telle parole fût sortie des lèvres d’un homme né et élevé dans une métairie, craignant Dieu à la vérité, mais peu initié la culture de l’esprit, et il opposait ces sentiments à ceux d’un autre évêque malade, dont le martyr Cyprien, dans sa lettre sur la peste, parle ainsi : « Un de nos collègues dans le sacerdoce, sentant ses forces épuisées et les angoisses de la mort prochaine, pria Dieu de lui accorder quelques jours encore. A sa prière, parut auprès du mourant un jeune homme éclatant de majesté, d’une taille haute, d’un aspect éblouissant, et qui ne pouvait être visible qu’à des yeux près de se fermer. Et une voix frémissante d’indignation fit entendre ces mots : « Vous craignez de souffrir ! vous refusez de partir ! que ferai-je de vous[38] ? »
[38] Cypr., De Mortalitate.
XXVIII
Ses derniers écrits.
Peu de jours avant sa mort, il fit la revue des livres qu’il avait dictés et publiés, soit dans les premiers temps de sa conversion, étant encore laïque, soit depuis, étant prêtre ou évêque ; et tout ce qu’il y remarqua de contraire à la règle de l’Église, tout ce qui lui était échappé d’inexact alors qu’il n’en connaissait pas encore et n’en avait pas suffisamment goûté la doctrine, fut noté et corrigé par lui-même. Les deux parties qui composent cet ouvrage sont intitulées : De la revue des livres. Il se plaignait que quelques-uns de ces ouvrages lui eussent été dérobés par des amis avant la dernière épreuve de l’examen, quoique, dans la suite, il les eût corrigés. Il en laissa plusieurs inachevés ; la mort le prévint. Jaloux d’être utile à tous, à ceux qui pourraient comme à ceux qui ne pourraient pas faire de longues lectures, il fit un recueil, précédé d’une préface, des passages de l’Ancien et du Nouveau Testament qui contiennent les prescriptions ou les défenses divines relativement à la règle des mœurs, afin que le lecteur pût reconnaître d’un coup d’œil son obéissance ou sa désobéissance à l’ordre de Dieu, et il appela cet ouvrage : le Miroir.
Bientôt après, la Providence divine voulut qu’une multitude innombrable de barbares farouches, aguerrie et diversement armée, Vandales et Alains, mêlés de Goths, vînt fondre d’Espagne sur les rivages de l’Afrique, et pénétrant à travers toutes les Mauritanies jusque dans nos provinces, laissât partout de sanglantes traces de sa férocité, semant en tous lieux, sur son passage, la dévastation, le pillage, le meurtre, les supplices, les incendies et mille autres horreurs ; n’épargnant ni le sexe, ni l’âge ; ni les prêtres, ni les autres ministres de Dieu, ni les ornements de l’Église, ni les vases, ni les édifices sacrés n’étaient l’abri de sa fureur. L’homme de Dieu vit le début et les progrès de ce fléau avec des yeux et des pensées bien différentes des autres hommes. II y découvrit des maux plus terribles, le péril et la mort des âmes, et suivant cette parole de l’Écriture : « Celui qui acquiert la science se prépare de plus vives douleurs, et une grande pénétration dessèche les os[39] » ; « ses larmes furent le pain de ses jours et de ses nuits, et il passa les derniers jours de sa vieillesse dans une amertume et une tristesse incomparables. Car cet homme de Dieu voyait les villes ruinées, les domaines rustiques saccagés, leurs habitants passés au fil de l’épée ou chassés et mis en fuite ; il voyait les églises dépourvues de prêtres et de ministres ; les vierges saintes et les fidèles voués à la continence partout dispersés, et, dans ce nombre, les uns expirer dans les tourments ou par le glaive, les autres perdre la vie de l’âme avec la pureté de leur corps et de leur foi, pour gémir ensuite dans un dur et cruel esclavage ; il voyait les hymnes et les louanges de Dieu bannies de ses temples, les églises en maint endroit brûlées, les solennités locales anéanties, les sacrifices et les sacrements interrompus ; peu les demandaient, ou il ne se trouvait personne pour les administrer ; ceux qui s’étaient réfugiés dans les bois, sur les montagnes, dans les antres, dans les cavernes ou dans les forêts, y avaient été, les uns forcés et massacrés, les autres destitués de leurs dernières ressources, réduits à mourir de faim ; il voyait encore des évêques et d’autres ecclésiastiques, après avoir évité, par une grâce particulière de Dieu, de tomber entre les mains de ces barbares ou s’être dérobés à leur fureur, dépouillés, nus et dans la dernière indigence, mendier les secours qu’on ne pouvait leur accorder, ni tous, ni à tous[40]. Des innombrables églises d’Afrique, il en restait trois à peine, celles de Carthage, d’Hippone et de Cirta, que la Providence avait préservées de la dévastation, et ces cités sont encore debout, soutenues par la puissance de Dieu et des hommes ; quoique, après la mort d’Augustin, Hippone, abandonnée de ses habitants, ait été livrée aux flammes. Au milieu de tant de maux, il ne se consolait qu’en rappelant cette parole d’un sage : « C’est être petit que de regarder comme un grand mal ces écroulements de bois et de pierre et ces morts d’hommes mortels ».
[39] Eccli., I, 8 ; Ps. XLI, 4.
[40] Invasion des Vandales en Afrique, l’an 427, Hiérius et Ardaburus, consuls.
Tous ces malheurs, sa haute raison les déplorait chaque jour avec amertume. Et ce qui mit le comble à sa douleur et renouvela ses gémissements, ce fut l’investissement de la cité d’Hippone, jusqu’alors préservée, et dont l’ennemi vint faire le siège. Le comte Boniface s’y était renfermé, autrefois l’allié des Goths, et il y soutint un siège de quatorze mois. Les communications avec la mer furent interrompues. Nous nous étions réfugiés nous-mêmes dans cette ville avec plusieurs de nos collègues dans l’épiscopat, et nous y demeurâmes pendant toute la durée du siège. Nos malheurs faisaient le sujet ordinaire de nos entretiens ; nous considérions les jugements terribles que la justice divine exerçait devant nos yeux, et nous disions : « Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables[41] ». Nous mêlions ensemble nos douleurs, nos gémissements et nos larmes, conjurant le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation de venir à notre secours dans cette cruelle épreuve.
[41] Ps. CXVIII, 137.