Mais où donc vous ai-je trouvé pour vous apprendre ? Vous n’étiez pas dans ma mémoire avant de m’être connu. Où donc vous ai-je trouvé, sinon en vous, au-dessus de moi ? Entre vous et nous le lieu n’existe pas, et nous nous approchons, nous nous éloignons de vous sans distance. Vérité, oracle universel, vous siégez partout pour répondre à ceux qui vous consultent ; vos réponses fournissent en tous lieux à tant de consulteurs divers ! Vous parlez clairement, mais tous n’entendent pas de même. Tous conforment leurs demandes à leurs volontés, mais vous n’y conformez pas toujours vos réponses. Celui-là seul est votre zélé serviteur, qui a moins en vue d’entendre de vous ce qu’il veut, que de vouloir ce qu’il a entendu de vous.

XXVII
Ravissement de cœur devant Dieu.

Je vous ai aimée tard, beauté si ancienne, beauté si nouvelle, je vous ai aimée tard. Mais quoi ! vous étiez au dedans, moi au dehors de moi-même ; et c’est au dehors que je vous cherchais ; et je poursuivais de ma laideur la beauté de vos créatures. Vous étiez avec moi, et je n’étais pas avec vous ; retenu loin de vous par tout ce qui sans vous ne serait que néant. Vous m’appelez, et voilà que votre cri force la surdité de mon oreille ; votre splendeur rayonne, elle chasse mon aveuglement ; votre parfum, je le respire, et voilà que je soupire pour vous ; je vous ai goûté, et me voilà dévoré de faim et de soif ; vous m’avez touché, et je brûle du désir de votre paix.

XXVIII
Misère de cette vie.

Quand je vous serai uni de tout moi-même, plus de douleur alors, plus de travail ; ma vie sera toute vivante étant toute pleine de vous. L’âme que vous remplissez devient légère ; trop vide encore de vous, je pèse sur moi.

Mes joies déplorables combattent mes tristesses salutaires, et de quel côté demeure la victoire ? je l’ignore. Hélas ! Seigneur, ayez pitié de moi. Mes tristesses coupables sont aux prises avec mes saintes joies ; et de quel côté demeure la victoire ? je l’ignore encore. Hélas ! Seigneur, ayez pitié de moi ! Pitié ! Seigneur ; vous voyez, je ne vous dérobe point mes plaies. O médecin ! je suis malade ; ô miséricorde ! vous voyez ma misère ! Ah ! « N’est-ce pas une tentation continuelle que la vie de l’homme sur la terre ?[229] »

[229] Job., VII, 1.

Qui veut les afflictions et les épreuves ? Vous ordonnez de les souffrir, et non de les aimer. On n’aime point ce que l’on souffre, quoiqu’on en aime la souffrance. On se réjouit de souffrir, mais on choisirait de n’avoir pas tel sujet de joie. Dans le malheur, je désire la prospérité ; heureux, je crains le malheur. Entre ces deux écueils, est-il pour la vie humaine un abri contre la tentation ? Malheur, oui, malheur aux prospérités du siècle livrées à la crainte de l’adversité et aux séductions de la joie ! Malheur, trois fois malheur aux adversités du siècle, tempêtes où la patience fait naufrage ! N’est-ce pas une tentation continuelle que la vie de l’homme sur la terre ?

XXIX
La grâce de Dieu est notre seul appui.

Et toute mon espérance n’est que dans la grandeur de votre miséricorde. Donnez-moi ce que vous m’ordonnez, et ordonnez-moi ce qu’il vous plaît. Vous me commandez la continence. « Et je sais, dit votre serviteur, que nul ne peut l’avoir, si Dieu ne la lui donne ; et savoir même d’où vient ce don en est un de la sagesse[230] ». La continence nous recompose et ramène à l’unité les fractions multiples de nous-mêmes. Car ce n’est pas assez vous aimer que d’aimer avec vous quelque chose que l’on n’aime pas pour vous. O amour toujours brûlant sans jamais s’éteindre ! amour, mon Dieu, embrasez-moi ! Vous m’ordonnez la continence ; donnez-moi ce que vous m’ordonnez, et ordonnez-moi ce qu’il vous plaît.