[230] Sap., VIII, 21.

XXX
Triple tentation de la volupté, de la curiosité et de l’orgueil.

Vous m’ordonnez formellement de proscrire « la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, et l’ambition du siècle[231] ». Vous défendez l’amour illégitime ; et, quant au mariage, si vous l’avez permis, vous avez conseillé mieux. Et vous m’avez donné de faire selon votre désir, avant même d’être appelé au ministère de vos sacrements.

[231] Joan., II, 16.

Mais elles vivent encore dans ma mémoire, dont j’ai tant parlé, ces images qu’une triste accoutumance y a fixées. Faibles et pâles, tant que je veille, elles attendent mon sommeil pour m’insinuer un plaisir, pour me dérober une ombre de consentement et d’action. Vaines illusions, assez puissantes toutefois sur mon âme et sur ma chair pour obtenir de moi, quand je dors, ce que les réalités demandent en vain à mon réveil. Suis-je donc alors autre que moi-même, Seigneur mon Dieu ? Et cependant quelle différence entre moi et moi, dans cet instant de passage au sommeil, de retour à la veille !

Où est cette raison vigilante contre de telles séductions ? Supérieure aux atteintes des réalités mêmes, se ferme-t-elle avec les yeux ? s’assoupit-elle avec les sens ? D’où vient donc que souvent nous résistons endormis, fidèles au souvenir de nos bonnes résolutions ? Nul attrait flatteur ne triomphe alors de notre chaste persévérance. Et toutefois, quand il en arrive autrement, nous sommes si absents de nous-mêmes que nous retrouvons, au réveil, le repos de notre conscience : la douleur de ce qui s’est passé en nous n’est point un remords pour la volonté qui dormait. Mais votre main, Dieu tout-puissant, n’a-t-elle pas le pouvoir de guérir toutes les langueurs de mon âme, et de verser une grâce abondante sur les mouvements impurs de mon sommeil ?

Une nouvelle effusion de miséricordes, Seigneur, pour que mon âme, dégagée des appâts de la concupiscence, me suive, et que je vous l’amène ; qu’elle ne se révolte plus contre soi ; que, loin de se livrer, endormie, aux imaginations impures et brutales, jusqu’à séduire la chair, elle refuse la moindre adhésion ! Éloignez de moi toute surprise, la plus faible même, celle qui fuirait devant un souffle de chasteté exhalé dans mon sommeil : il vous en coûtera peu de m’accorder cette grâce en cette vie, à l’âge où je suis, ô vous, qui êtes assez puissant pour nous exaucer au delà de nos prières, au delà de nos pensées.

Et j’ai dit à mon bon Maître ce que je suis encore dans ces ressentiments de ma misère ; et pénétré d’une joie craintive, je me réjouis, Seigneur, de ce que vous m’avez donné, et je m’afflige de rester inachevé ; et j’espère que vous accomplirez en moi votre œuvre de clémence, jusqu’à la paix définitive que mes puissances intérieures et extérieures feront avec vous, au jour où la mort sera engloutie dans la victoire.

XXXI
De la volupté dans les aliments.

Le jour me suggère un autre ennemi ; et plût à Dieu qu’il pût lui suffire ! « Nous réparons, par le boire et le manger, les ruines journalières du corps, jusqu’au moment où, détruisant l’aliment et l’estomac, vous éteindrez mon indigence par une admirable plénitude, et revêtirez cette chair corruptible d’une éternelle incorruptibilité[232] ». Aujourd’hui toutefois, cette nécessité m’est douce, et je combats cette douceur pour ne pas m’y laisser prendre : guerre de tous les instants que je me fais par le jeûne, et les rigueurs qui réduisent le corps en servitude. Et pourtant je ne puis éviter le plaisir qui chasse les douleurs du besoin ; car la faim et la soif sont aussi des douleurs, brûlantes et meurtrières comme la fièvre, si les aliments ne les soulagent ; et votre bonté consolante mettant à la disposition de notre misère les tributs du ciel, de la terre et des eaux, nos angoisses deviennent des délices.