[232] I Cor., XV, 53 ; IX, 27.
Vous n’avez enseigné à ne prendre les aliments que comme des remèdes. Mais quand je passe de l’inquiétude du besoin au repos qui en suit la satisfaction, le piège de la concupiscence m’attend au passage ; car ce passage lui-même est un plaisir, et il n’est pas d’autre voie, et c’est la nécessité qui m’y pousse. L’entretien de la vie est la seule raison du boire et du manger, et néanmoins un dangereux plaisir marche de compagnie ; esclave qui trop souvent cherche à devancer son maître, revendiquant pour lui-même ce que je prétends n’accorder qu’à l’intérêt légitime. Et puis, les limites de l’un ne sont pas celles de l’autre ; ce qui suffit à la nécessité ne suffit pas au plaisir ; et parfois, il devient difficile de reconnaître si nous accordons un secours à la requête du besoin, ou un excès aux perfides sollicitations de la convoitise. Notre pauvre âme sourit à cette incertitude, charmée d’y trouver une excuse pour couvrir du prétexte de la santé une complaisance coupable.
A ces tentations, je résiste chaque jour avec effort, et j’appelle à mon secours votre bras salutaire ; et je vous remets toutes mes perplexités, car j’ai sujet de récuser sur ce point la stabilité de mon conseil. J’entends la voix de mon Dieu : « Ne laissez pas appesantir vos cœurs par l’intempérance et l’ivrognerie[233] ». Ce dernier vice est loin de moi ; votre miséricorde ne lui permettra jamais de m’approcher. Mais la sensualité s’insinue quelquefois chez votre serviteur. Que votre miséricorde la tienne éloignée de lui. Nul ne peut être continent, si vous ne lui en donnez la grâce. Vous accordez beaucoup à nos prières ; le bien même que nous avons reçu avant de vous prier, c’est vous qui nous l’avez donné, c’est de vous que nous tenons encore de nous savoir redevables. Je n’ai jamais été sujet à l’intempérance, mais j’ai connu des intempérants que vous avez rendus sobres. Vous faites les uns ce qu’ils ont toujours été, les autres ce qu’ils n’ont pas été toujours, pour qu’ils sachent, les uns et les autres, à qui ils doivent rendre grâce.
[233] Luc, XXI, 34.
Vous me dites encore : « Ne marche pas à la suite de tes convoitises, et détourne-toi de ta volonté[234] ». Votre grâce m’a fait entendre cette autre parole que j’aime : « Que nous mangions, ou ne mangions pas, rien de plus pour nous, rien de moins[235] », c’est-à-dire que je ne trouverai là ni mon opulence, ni ma détresse. Et cette parole encore : « J’ai appris à me contenter de l’état où je suis ; je sais vivre dans l’abondance, et je sais souffrir le besoin. Je peux tout en celui qui me fortifie[236] ». Voilà comme parle un soldat du ciel ; est-ce notre langage, poussière que nous sommes ? Mais souvenez-vous, Seigneur, que nous sommes poussière ; que c’est de poussière que vous avez fait cet homme, perdu et retrouvé. Et ce n’est pas en lui qu’il a trouvé sa force, celui-là, poussière comme nous, qui darde au souffle de votre inspiration ces paroles brûlantes dans mon cœur : Je peux tout en celui qui me fortifie. Oh ! fortifiez-moi, pour que je puisse ! Donnez-moi ce que vous m’ordonnez ; et ordonnez-moi ce qu’il vous plaît. Et il confesse, lui, qu’il a « tout reçu, et que toute sa gloire est dans le Seigneur[237] ». Il veut recevoir aussi, cet autre, que j’entends vous adresser cette prière : « Délivrez-moi des désirs de la sensualité[238] ». N’est-il pas évident, ô Dieu saint, que vous donnez tout, jusqu’à l’obéissance à vos commandements ?
[234] I Cor., I, 30, 31.
[235] Eccl., XVIII, 36.
[236] I Cor., VIII, 8.
[237] Philip., IV, 11, 13.
[238] Eccli., XXIII, 6.