Vous m’avez enseigné, ô mon Père, « que tout est pur pour les cœurs purs, mais que c’est un mal de se mettre à table au scandale de son frère ; que toutes vos créatures sont bonnes ; qu’il ne faut rien refuser de ce que l’on peut recevoir en action de grâces ; que ce n’est point notre aliment qui nous rend recommandables à Dieu ; que l’on se garde de juger sur le manger et le boire ; que celui qui mange ne méprise pas celui qui s’abstient ; que celui qui s’abstient ne méprise pas celui qui mange[239] ». Grâces à vous de tous ces enseignements que j’ai retenus ; louanges à vous, mon Dieu, qui avez frappé à mon oreille pour introduire la lumière dans mon cœur. Délivrez-moi de toute tentation.

[239] Rom., XIV, 20 ; I Tim., IV, 4 ; I Cor., VIII, 8 ; Coloss., II, 16 ; Rom., XIV, 3.

Non que je craigne l’impureté de l’aliment, je crains l’impureté de la convoitise. Je sais qu’il a été permis à Noé de se nourrir de toute chair ; qu’Hélie a demandé à la chair l’apaisement de sa faim ; que l’abstinence admirable de Jean n’a pas été souillée de sa pâture de sauterelles ; je sais aussi qu’Ésaü s’est laissé surprendre par un désir de lentilles ; que David s’est accusé lui-même d’avoir désiré un peu d’eau ; que notre Roi a été tenté, non de chair, mais de pain. Aussi le peuple, dans le désert, mérita-t-il d’être réprouvé, non pour avoir eu désir de la chair, mais parce que ce désir le fit murmurer contre le Seigneur[240].

[240] Gen., IX, 2, 3 ; III Reg., XVII, 6 ; Matth., III, 4 ; Gen., XXV, 34 ; II Reg., XXIII, 15, 17 ; Matth., IV, 3 ; Num., XI, 10.

Entouré de ces tentations, je lutte chaque jour contre la concupiscence du boire et du manger. Car ce n’est pas chose que je puisse me retrancher pour jamais, comme le désir de la femme. Il me faut donc tenir à ma bouche un frein qui se relâche et se retire à propos. Et, Seigneur, quel est celui qui ne s’emporte quelquefois au delà des barrières de la nécessité ? S’il en est un, qu’il vous glorifie de sa perfection ! Moi, je ne suis pas cet homme ; je suis un pécheur, et je glorifie pourtant votre nom, assuré que celui qui a vaincu le siècle intercède auprès de vous pour mes péchés, qu’il m’a compté entre les membres infirmes de son corps, dont vos yeux ne dédaignent pas les imperfections, et qui sont tous inscrits au livre de vie[241].

[241] Rom., VIII, 34 ; Joan., XVI, 33 ; Ps. CXXXVIII, 16.

XXXII
Plaisir de l’odorat.

Les odeurs me laissent assez indifférent à leur charme. Absentes, je ne les recherche pas, je ne répudie pas leur présence ; je suis disposé à m’en passer. Du moins me semble-t-il ainsi, et je me trompe peut-être. Car, ne faut-il pas gémir sur cette nuit profonde qui, nous voilant les ressorts de notre être, interdit à l’esprit, lorsqu’il se consulte lui-même sur sa puissance, toute créance facile à ses réponses, parce qu’il ignore d’ordinaire ce qu’il recèle en lui, si l’expérience ne le lui découvre ? Et nul homme ne doit être en sécurité dans cette vie, qui n’est, tout entière, qu’une tentation. De mauvais devenu meilleur, rien ne garantit que de meilleur il ne devienne pire. Il n’est qu’un espoir, qu’une confiance, qu’une promesse sûre : votre miséricorde.

XXXIII
Plaisir de l’ouïe. Du chant de l’Église.

Les voluptés de l’oreille m’avaient captivé par des liens plus forts ; mais vous les avez brisés ; vous m’avez délivré de cet esclavage. Cependant, je l’avoue, aux accents que vivifient vos paroles chantées par une voix douce et savante, je ne puis me défendre d’une certaine complaisance, impuissante, toutefois, à me retenir quand il me plaît de me retirer. Suaves mélodies, n’est-ce pas justice qu’admises avec les saintes pensées qui sont leur âme, je leur fasse dans la mienne une place d’honneur ? Mais j’ai peine à garder une juste mesure.