Je lutte contre les séductions des yeux, de peur que mes pieds ne s’y embarrassent à l’entrée de vos voies ; et « j’élève vers vous mes yeux invisibles, afin que les nœuds qui arrêtent mes pas soient rompus[243] ». Vous les dégagez souvent, car souvent ils s’engagent. Vous ne cessez de me délivrer, et je ne cesse de me prendre aux pièges semés partout ; « vigilant défenseur d’Israël, vous ne dormez, vous ne sommeillez jamais[244] ».
[243] Ps. XXIV, 15.
[244] Ps. CXX, 4.
Que de séductions sans nombre dans les œuvres de l’art et de l’industrie, vêtements, vases, tableaux, statues ; abus d’une nécessité, abus même d’une intention pieuse ; nouveaux enivrements que les hommes ajoutent aux convoitises des yeux ; répandus au dehors à la suite de leurs œuvres, oubliant en eux-mêmes Celui qui les a faits, ils gâtent en se défigurant le chef-d’œuvre divin.
Ici même, ô mon Dieu ! ô ma gloire ! ici je trouve à glorifier votre nom ; ô mon sanctificateur ! je vous offre un sacrifice de louanges ! car ces beautés que vous faites passer de l’âme à la main de l’artiste procèdent de cette beauté supérieure à nos âmes, et vers laquelle mon âme soupire nuit et jour. Mais ces amateurs, ces fabricants de beautés extérieures, empruntent à l’invisible la lumière qui les leur fait agréer, et non la règle qui en dirige l’usage. Elle est présente, et ils ne la voient pas. C’est en vain qu’elle leur dit de ne pas aller plus loin, et de vous conserver toute leur force, au lieu de la dissiper dans ces délices énervantes.
Et moi qui en parle ainsi, qui en parle avec discernement, j’engage encore mes pas aux filets de ces beautés ; mais vous me délivrez, Seigneur, vous me délivrez, « parce que votre miséricorde est toujours présente à mes yeux[245] ». Ma faiblesse se laisse prendre, votre miséricorde me délivre, parfois sans souffrance, quand je tombe par mégarde ; parfois avec douleur, quand le lien s’est resserré.
[245] Ps. XXV, 3.
XXXV
Curiosité.
Ajoutez une autre tentation qui nous environne de périls multipliés. Outre la concupiscence de la chair, mêlée à toutes les impressions sensibles, à toutes les voluptés dont le fol amour consume ceux qui se retirent de vous, il se glisse encore dans l’âme, par les sens, un nouveau désir, ne demandant plus du plaisir à la chair, mais des expériences ; vaine curiosité qui se couvre du nom de connaissance et de savoir. Or, comme elle consiste dans l’appétit de connaître, et que la vue est le premier organe de nos connaissances, l’Esprit-Saint l’a nommée concupiscence des yeux.
Voir appartient aux yeux, mais nous attribuons cette expression aux autres sens, quand nous les appliquons à connaître. Car nous ne disons pas d’un objet : Écoute comme il rayonne, sens comme il brille, goûte comme il resplendit, touche comme il éclate. Un seul mot pour tout cela, vois ; et non seulement vois quelle lumière, ce qui est exclusivement du ressort des yeux, mais encore vois quel son, vois quelle odeur, vois quelle saveur, vois quelle dureté.