Aussi l’expérience générale des sens, avons-nous dit, est-elle nommée concupiscence des yeux. Quoique, en effet, la vision soit leur fonction particulière, les autres sens l’usurpent néanmoins, quand, à l’exemple des yeux, ils explorent quelque vérité. Or, on discerne sans peine si l’intérêt du plaisir ou celui de la curiosité fait agir les sens. Le plaisir recherche la beauté, l’harmonie, les odeurs, les saveurs, les doux attouchements ; la curiosité veut essayer même de leurs contraires, non pour affronter une impression pénible, mais par fantaisie d’éprouver et de savoir. Quel plaisir, en effet, peut nous offrir l’aspect d’un cadavre déchiré qui fait horreur ? En est-il un gisant, tous accourent pour rapporter de cette vue la consternation, la pâleur. Ils craignent maintenant de le revoir dans leur sommeil. Eh ! qui les a contraints, éveillés, de le voir ? La croyance peut-être d’y trouver quelque beauté ? — Ainsi des autres sens ; mais il serait trop long de poursuivre.

C’est cette maladie qui invente les raffinements des spectacles ; c’est elle qui prétend pénétrer les secrets les plus cachés de la nature, inutiles à connaître, et où les hommes ne ressentent rien que la volupté de connaître ; c’est elle qui sollicite les efforts prévaricateurs de la magie ; c’est elle enfin qui, dans la religion même, va jusqu’à tenter Dieu, et lui demande des prodiges par curiosité, et non par charité.

Dans cette immense forêt, remplie d’embûches et de périls, combien de coupes n’ai-je pas déjà faites ! que n’ai-je pas retranché dans mon cœur, grâce à votre assistance, ô Dieu de mon salut ! Et cependant, la vie de chaque jour étant assaillie de ces essaims d’objets qui bourdonnent autour d’elle, quand oserai-je dire que nul d’entre eux ne fixe mon regard, et que je défie tous les pièges d’une vaine curiosité ? A cette heure, il est vrai, je suis indifférent au plaisir du théâtre ; je me soucie peu de connaître le cours des astres ; jamais mon âme n’a interrogé les ombres ; et j’abhorre tout pacte sacrilège. Mais, ô Seigneur mon Dieu, à qui je dois le service du plus humble esclave, par quelles insinuations perfides l’ennemi ne me suggère-t-il pas de vous demander quelque miracle ? Et je vous conjure, par notre Roi, par notre patrie sainte, la chaste et pure Jérusalem, qu’un coupable consentement, jusqu’à présent éloigné de mon âme, s’en éloigne de plus en plus chaque jour.

Mais quand je vous sollicite pour la santé d’un frère, le but de mes instances est bien différent ; vous faites comme il vous plaît, et vous me donnez la grâce, vous ne me la refuserez jamais, d’embrasser votre volonté. Et cependant, combien de bagatelles et de frivolités méprisables séduisent encore chaque jour notre curiosité ? Qui pourrait compter nos tentations et nos chutes ? Combien de fois souffrons-nous, par certaine condescendance pour les faibles, de vains récits que, peu à peu, nous écoutons avec plaisir ! Je ne vais plus au cirque voir un chien courir après un lièvre ; mais que le hasard, dans le champ où je passe, m’en donne le spectacle, me voilà peut-être détourné d’une méditation profonde ; cette chasse inattendue m’attire ; elle ne m’oblige pas de tourner bride, mais de laisser courre mon cœur. Et si, en me donnant la preuve de ma faiblesse, vous ne m’inspirez aussitôt de ramener mon esprit de cette vue à une pensée qui m’élève jusqu’à vous, ou bien de passer outre avec mépris, je reste amusé de cette puérile distraction.

Que dis-je ? Sans sortir de ma maison, un lézard qui prend des mouches, une araignée qui les enveloppe de ses fils, n’est-ce pas assez pour captiver mes yeux ? La petitesse de ces animaux diminue-t-elle donc l’action de ma curiosité ? Je passe de là à vous louer, Créateur, ordonnateur admirable de toutes choses ; mais cette fin n’était pas le principe de mon attention : autre chose est de se relever promptement ou de ne tomber jamais. Et toute ma vie est pleine de faux pas ; et la grandeur de votre clémence est mon unique espoir. Car, dès là que notre âme, prostituée à ces vains objets, se remplit de conceptions frivoles, il arrive que nos prières sont souvent interrompues et troublées ; et lorsqu’en votre présence, la voix de notre cœur veut monter jusqu’à vous, une irruption de pensées misérables, accourues je ne sais d’où, vient traverser un acte si important. Est-ce donc là pure bagatelle dont il faille tenir peu de compte ? Et notre espérance peut-elle être ailleurs que dans la miséricorde bien connue qui a commencé l’œuvre de notre conversion ?

XXXVI
Orgueil.

Et vous savez à quel point vous m’avez changé, me guérissant d’abord de la passion de la vengeance, « pour devenir secourable à mes autres iniquités, dissiper toutes mes langueurs, racheter ma vie de la corruption, pour me donner la couronne de grâce et de miséricorde, et prodiguer vos biens à la merci de mes désirs[246] ». Vous m’avez inspiré votre crainte, qui éteint l’orgueil, et vous avez apprivoisé ma tête à votre joug. Et je le porte aujourd’hui, « et ce fardeau m’est doux » ; vous me l’aviez promis, vous tenez votre promesse ; et il était en effet léger, à mon insu, quand je craignais de m’y soumettre.

[246] Ps. CIII, 3, 5.

Mais dites-moi, Seigneur, seul dominateur exempt d’orgueil, parce que vous êtes le seul maître véritable, et qui n’en connaît point d’autre, dites-moi, suis-je délivré, ou pourrai-je l’être jamais dans cette vie, de cette dernière tentation de vouloir être craint et aimé des hommes, sans autre raison que le désir d’une joie qui n’est pas vraie ? Cette vie n’est que misère, et c’est une honte que cette vanité : elle ôte à notre amour pour vous sa rectitude ; à notre crainte sa pureté. Aussi, vous répandez sur les humbles la grâce que vous refusez aux superbes ; vous tonnez sur les ambitions du siècle, et les fondements des montagnes tremblent.

Or, comme l’intérêt de la société humaine y fait un devoir de l’amour et de la crainte, l’ennemi de notre véritable félicité nous presse, et par tous les pièges qu’il sème sous nos pas, il nous crie : Courage, courage ! Il veut que notre avidité à recueillir nous laisse surprendre ; il veut que nos joies se déplacent et quittent votre vérité pour se fixer au mensonge des hommes ; il veut que nous prenions plaisir à nous faire aimer et craindre, non pour vous, mais au lieu de vous. Et nous rendant semblables à lui-même, il veut nous gagner, non pas à l’union de la charité, mais au partage de son supplice, lui qui « a mis son trône sur l’aquilon[247] », afin que vos coupables et difformes imitateurs tombent dans ses fers ténébreux et glacés.