L’artisan façonne une matière préexistante, ayant en soi de quoi devenir ce qu’il la fait, comme la terre, la pierre, le bois ou l’or, etc. Et d’où ces objets tiennent-ils leur être, si vous n’en êtes le créateur ? C’est vous qui avez créé le corps de l’ouvrier, et l’esprit qui commande à ses organes ; vous êtes l’auteur de cette matière qu’il travaille, de cette intelligence qui conçoit l’art, et voit en elle ce qu’elle veut produire au dehors ; de ces sens, interprètes fidèles qui font passer dans l’ouvrage les conceptions de l’âme et rapportent à l’âme ce qui s’est accompli, afin qu’elle consulte la vérité, juge intérieur, sur la valeur de l’ouvrage. Toutes ces créatures vous glorifient, et vous proclament le Créateur du monde.
Mais vous, comment les avez-vous faites ? comment avez-vous fait le ciel et la terre, ô Dieu ! Ce n’est ni sur la terre, ni dans le ciel, que vous avez fait le ciel et la terre ; ni dans les airs, ni dans les eaux qui en dépendent. Ce n’est pas dans l’univers que vous avez créé l’univers ; où pouvait-il être, pour être créé, avant d’être créé pour être ? Et vous n’aviez rien aux mains qui vous fût matière du ciel et de la terre. Eh ! d’où vous serait venue cette matière, que vous n’eussiez pas créée pour en former votre ouvrage ? Que dire, enfin, sinon que cela est, parce que vous êtes ? « Et vous avez parlé, et cela fut, et votre seule parole a tout fait[260] ».
[260] Ps. XXXII, 9, 6.
VI
Comment Dieu a parlé.
Mais quelle a été cette parole ? S’est-elle formée comme cette voix descendue de la nue : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé[261] ? » Cette voix retentit et passe ; elle commence et finit ; ses syllabes résonnent et s’évanouissent, la seconde après la première, la troisième après la seconde, ainsi de suite, jusqu’à la dernière, et le silence après elle. Il est donc évident et clair que cette voix fut l’expression d’une créature, organe temporel de votre éternelle volonté. Et l’oreille extérieure transmet ces paroles, formées dans le temps, à l’âme intelligente dont l’oreille intérieure s’approche de votre Verbe éternel. Et l’âme a comparé ces accents fugitifs à l’éternité silencieuse de votre Verbe, et elle s’est dit : « Quelle différence ! les uns sont infiniment au-dessous de moi ; ils ne sont même pas, car ils fuient, car ils passent ; mais au-dessus de moi, le Verbe de mon Dieu demeure éternellement ».
[261] Matth., III, 17 ; XVII, 5.
Que si vous avez commandé par des paroles passagères comme leur son l’existence du ciel et de la terre, si c’est ainsi que vous les avez faits, il y avait donc déjà, avant le ciel et la terre, quelque créature corporelle dont l’acte mesuré par le temps fît vibrer cette voix dans la mesure du temps. Or, nulle substance corporelle n’était avant le ciel et la terre ; ou, s’il en existait une, il faut reconnaître que vous aviez formé sans parole successive l’être qui devait articuler votre commandement : Que le ciel et la terre soient ; car cet organe de vos desseins, quel qu’il fût, ne pouvait être, si vous ne l’eussiez fait. Or, pour produire le corps dont ces paroles devaient sortir, de quelle parole vous êtes-vous servi ?
VII
Le Verbe divin, Fils de Dieu, coéternel au Père.
Vous nous appelez donc plus haut ; vous nous appelez à l’intelligence du Verbe-Dieu, Dieu en vous, Verbe qui se prononce et prononce tout de toute éternité ; parole sans fin, sans succession, sans écoulement ; qui dit éternellement, et tout à la fois, toutes choses. Autrement le temps et la vicissitude seraient en vous, et, dès lors, plus de véritable éternité, plus de véritable immortalité. Il est ainsi, je le sais, mon Dieu, et grâce à vous ! Je le sais, et vous bénis, Seigneur, et, avec moi, quiconque n’a pas un cœur ingrat pour le bienfait éclatant de votre lumière.
Nous savons, Seigneur, nous savons que, n’être plus ce qu’on était, être ce qu’on n’était pas, c’est là naître et mourir. Aussi, rien en votre Verbe ne passe, rien ne succède, parce qu’il est immortel, parce qu’il est éternel en vérité. Et c’est par ce Verbe, coéternel avec vous, que vous dites, de toute éternité, et tout à la fois, tout ce que vous dites, et qu’il est ainsi que vous dites. Et votre parole est votre seule action ; et néanmoins ce n’est ni tout à la fois, ni de toute éternité, que s’est accomplie l’œuvre de votre parole.