VIII
Le Verbe éternel est notre unique maître.
Eh ! comment cela, Seigneur mon Dieu ? J’entrevois bien quelque chose, mais comment l’exprimer ? je l’ignore. N’est-ce point que tout être qui commence et finit ne commence et ne finit d’être qu’au temps où la raison, en qui rien ne finit, rien ne commence, la raison éternelle connaît qu’il doit commencer ou finir ? Et cette raison, c’est votre Verbe, le principe de tout, la voix intérieure qui nous parle, comme lui-même l’a dit dans l’Évangile par la voix de la chair ; comme il l’a fait entendre humainement à l’oreille des hommes, afin que l’on crût en lui, qu’on le cherchât intérieurement, et qu’on le trouvât dans l’éternelle vérité, où ce bon, cet unique maître des âmes enseigne tous ses disciples.
C’est là, Seigneur, que j’entends votre voix me dire que la vraie parole est celle qui nous enseigne, et que la parole qui n’enseigne pas n’est plus une parole. Or, qui nous enseigne, sinon l’immuable vérité ? car la créature changeante ne nous instruit qu’en tant qu’elle nous amène à cette Vérité stable, notre lumière, notre appui, notre joie, la voix de l’époux qui nous réunit à notre principe. Et il est ce principe, et sans son immuable permanence nous ne saurions où revenir de nos égarements. Or, quand nous revenons de l’erreur, c’est la connaissance qui nous ramène ; et il nous enseigne cette connaissance, parce qu’il est le principe et la voix qui nous parle.
IX
Le Verbe parle à notre cœur.
C’est dans ce principe, ô Dieu, que vous avez fait le ciel et la terre ; c’est dans votre Verbe, votre Fils, votre vertu, votre sagesse, votre vérité, par une parole, par une opération admirable. Qui pourra comprendre cette merveille ? qui pourra la raconter ? Quelle est cette lumière qui par intervalle m’éclaire, et frappe mon cœur sans le blesser ; le glace d’épouvante, et l’embrase d’amour : épouvante, en tant que je suis si loin ; amour, en tant que je suis plus près d’elle ?
C’est la Sagesse, la Sagesse elle-même, dont le rayon déchire par intervalle les nuages de mon âme, qui, souvent infidèle à cette lumière, retombe dans ses ténèbres, sous le fardeau de son supplice : car ma détresse a épuisé mes forces ; je suis incapable même de porter mon bonheur, tant que votre pitié, Seigneur, secourable à mes iniquités, n’aura pas « guéri toutes mes langueurs. Mais vous rachèterez ma vie de la corruption ; vous me couronnerez de compassion et de miséricorde ; vous rassasierez de vos biens tout mon désir, et ma jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle[262] » ; car l’espérance est notre salut ; et nous attendons vos promesses en patience. Entende en soi qui pourra votre parole intérieure ; moi je m’écrie, sur la foi de votre oracle : « Que vos œuvres sont glorieuses, Seigneur[263] » ! Vous avez tout fait dans votre Sagesse. Elle est le principe ; et c’est dans ce principe que vous avez créé le ciel et la terre.
[262] Ps. CII, 3, 5.
[263] Ps. CIII, 24.
X
La volonté de Dieu n’a pas de commencement.
Ne sont-ils pas tous remplis de leur vétusté, ceux qui nous disent : Que faisait Dieu avant de créer le ciel et la terre ? S’il demeurait dans l’inaction, pourquoi en est-il sorti ? pourquoi y est-il rentré ? S’il s’est accompli en Dieu un acte nouveau, une volonté nouvelle, pour donner l’être à une créature qui n’était pas sortie du néant, est-il une éternité vraie là où naît une volonté qui n’était pas ? car la volonté de Dieu n’est pas la créature, elle est antérieure à la créature. Nulle création sans préexistence de la volonté créatrice. La volonté de Dieu appartient donc à sa substance. Que s’il est survenu dans la substance divine quelque chose de nouveau, on ne peut plus en vérité la dire éternelle. Et si Dieu a voulu de toute éternité l’existence de la créature, pourquoi, elle aussi, n’est-elle pas éternelle ?