« Que les serviteurs et les ministres de Jésus-Christ, ministres de sa parole et de son sacrement, suivent donc ce qu’il a commandé ou permis. Qu’ils fuient de ville en ville, quand c’est quelqu’un d’eux en particulier que les persécuteurs recherchent, en sorte que les autres que l’on ne poursuit pas demeurent pour servir l’Église et pour distribuer aux fidèles la nourriture sans laquelle ils ne pourraient vivre. Mais lorsqu’un péril commun enveloppe à la fois les clercs et les laïques, ah ! que ceux qui ont besoin de secours ne soient pas abandonnés de ceux à qui il appartient de secourir. Que tous donc ensemble se retirent en lieu sûr ; ou que ceux que la nécessité retient trouvent toujours auprès d’eux ceux que la nécessité du ministère ecclésiastique oblige, prêts à partager la vie ou la souffrance de leurs frères, selon le bon plaisir du Père de famille.

« Alors que les uns aient plus à souffrir, et les autres moins, ou que tous souffrent également, il est aisé de voir qui sont ceux qui souffrent pour les autres, c’est-à-dire ceux qui, pouvant se dérober à tant de maux par la fuite, ont préféré demeurer pour ne pas délaisser les besoins de leurs frères. Et voilà la grande épreuve de cette charité que l’apôtre Jean nous recommande par ces paroles : « Comme le Christ a donné sa vie pour nous, nous devons aussi donner notre vie pour nos frères[44] » ; car ceux qui fuient ceux qui, enchaînés par la nécessité, ne peuvent fuir, s’ils tombent entre les mains des ennemis c’est pour eux-mêmes et non pour leurs frères qu’ils souffrent. Mais souffrir pour n’avoir pas voulu abandonner le salut éternel de ses frères, c’est assurément donner sa vie pour eux.

[44] I Joan., 3, 16.

« Aussi, cette parole qui m’a été rapportée d’un évêque : « Si le Christ nous ordonne la fuite dans les persécutions mêmes où l’on peut gagner le martyre, combien plus devons-nous fuir de stériles souffrances quand une invasion de barbares nous menace » ! cette parole, dis-je, est vraie, elle est admissible, mais seulement pour qui n’est point lié par le devoir ecclésiastique. Quant au pasteur qui ne refuse de se dérober aux cruelles éprouves que pour ne point trahir le ministère de Jésus-Christ, sans lequel il est impossible aux hommes de devenir chrétiens et de vivre chrétiens, ce pasteur recueille un plus grand fruit de charité que celui qui, fuyant, non pour ses frères, mais pour lui-même, est arrêté, confesse Jésus-Christ et souffre le martyre.

« Que dites-vous donc dans votre première lettre ? Vous dites : « Faut-il demeurer dans nos églises ? Je ne sache point quel autre bien peut en arriver au peuple et à nous, que le spectacle d’hommes égorgés, de femmes violées, d’églises brûlées sous nos yeux ; et pour nous-mêmes l’épreuve des tortures par lesquelles l’avarice des barbares veut nous arracher ce que nous n’avons pas ». Mais Dieu n’a-t-il pas la puissance d’exaucer les prières de ses serviteurs et de détourner les maux que l’on craint ? Eh quoi ! pour des maux incertains, la trahison certaine de nos devoirs ; cet abandon qui livre le peuple à une perte certaine quant aux biens, non de cette vie, mais d’une autre incomparablement plus digne de nos soins et de notre sollicitude ! Car si ces maux que l’on redoute étaient certains, tous s’enfuiraient, et la disparition de tous ceux dont l’intérêt nous oblige nous affranchirait de la nécessité de demeurer. Car qui ferait aux ministres un devoir de rester là où il n’y aurait plus envers qui exercer les fonctions du ministère ? Ainsi, quelques saints évêques d’Espagne se sont retirés quand la fuite, le fer, les horreurs d’un siège, la captivité eurent dissipé leur peuple. Mais d’autres, et en bien plus grand nombre, voyant demeurer ceux pour qui ils devaient demeurer, sont en effet restés avec leur troupeau sous le même nuage, gros de périls. Et si quelques-uns l’ont abandonné, c’est ce que nous disons qu’on ne doit pas faire. Et ceux-là n’ont pas suivi les préceptes de l’autorité divine, mais ils se sont laissé surprendre par l’erreur ou vaincre par la crainte. Car pourquoi pensent-ils qu’ils faut obéir indifféremment au précepte de fuir de ville en ville, et ne songent-ils pas avec horreur à ce mercenaire qui voit venir le loup et s’enfuit parce qu’il n’a nul souci des brebis ? Pourquoi ne cherchent-ils point à concilier ces deux paroles du Seigneur, dont l’une ordonne ou permet la fuite, et l’autre la reprend et la condamne ? Car on ne les saurait trouver contraires l’une à l’autre ; et comment les accorder, sinon par les distinctions précédentes ?

« A savoir que, sous la persécution, les ministres du Christ ne sont libres de fuir que lorsque, par sa fuite, le troupeau du Christ ne leur donne plus l’occasion d’exercer le ministère, ou, le troupeau demeurant, si les fonctions saintes peuvent être remplies par d’autres qui n’ont pas la même raison de fuir. Ainsi, descendu dans une corbeille, l’apôtre se retire et se dérobe au persécuteur qui le cherche personnellement ; mais loin que le service de l’Église soit abandonné, il le laisse aux mains de ses frères qui ne sont pas dans la même nécessité. Ainsi s’enfuit saint Athanase, évêque d’Alexandrie, quand l’empereur Constance veut s’emparer de sa personne, sans que les autres pasteurs songent à délaisser le peuple catholique qui reste dans Alexandrie. Or, quand le peuple demeure, et que les ministres fuient, lui dérobant les secours du ministère, n’est-ce pas là cette fuite damnable, cette fuite de mercenaires qui n’ont pas souci des brebis ?

« Car le loup viendra, non pas un homme, mais le diable, qui, d’ordinaire, jette dans l’apostasie ceux des fidèles à qui le ministère quotidien du corps du Seigneur a manqué. Et par ta science, ou plutôt par ton ignorance de l’Écriture, ton frère plus faible périra, ton frère pour qui le Christ est mort.

« Quant ceux qui se laissent ici, non pas abuser par l’erreur, mais dominer par la crainte, ne combattent-ils plutôt vaillamment contre cette crainte, avec la grâce et l’assistance de Dieu, pour se soustraire à des maux sans comparaison plus terribles et infiniment plus à craindre ? C’est ce qui arrive quand le cœur exhale la vive flamme de la charité divine, et non l’impure flamme de la cupidité mondaine. Car voici les paroles de la charité : « Qui est faible sans que je m’affaiblisse avec lui ? qui est scandalisé sans que je brûle[45] ? » Mais la charité est de Dieu. Prions donc, afin qu’elle nous soit donnée par celui qui nous la commande, et qu’elle nous fasse plutôt craindre pour les brebis de Jésus-Christ le glaive de la malice spirituelle au fond de leur cœur, que le glaive des barbares dans leur corps, ce corps qui, tôt ou tard, d’une mort ou d’une autre, doit périr. Craignons plutôt l’adultère spirituel, qui éteint dans les cœurs la charité de la foi, que les violences auxquelles les femmes peuvent être exposées dans leurs personnes. Car rien ne viole la pudeur tant que l’âme la conserve ; et elle ne saurait être violée corporellement quand la volonté de la victime, loin de prêter honteusement son corps, refuse tout consentement à l’action étrangère. Craignons que les pierres vivantes ne s’écroulent par notre défection, plutôt que les pierres et le bois de nos temples matériels ne soient brûlés en notre présence. Craignons que les membres du corps de Jésus-Christ, privés de leur nourriture spirituelle, ne périssent plutôt que les membres de notre corps ne soient torturés par la fureur des ennemis. Non qu’il ne faille éviter ces maux quand on le peut, mais il faut se résoudre à les souffrir quand on ne peut les éviter sans impiété ; à moins qu’on ne soutienne qu’il n’est pas un ministre impie, celui-là qui dérobe le ministère nécessaire à la piété, au moment même où il est le plus nécessaire. Oublions-nous ce qui arrive en ces extrémités de périls, quand il ne reste plus aucun moyen de fuir ? Quel concours à l’église de tout âge et de tout sexe ! les uns demandant le baptême ; les autres, la réconciliation ; d’autres, les rigueurs de la pénitence ; tous, des consolations ; tous, la grâce et la dispensation des sacrements. Alors, si les ministres manquent, quel malheur s’attache à ceux qui sortent du siècle sans être régénérés ou déliés ! Quel deuil pour les fidèles, leurs parents, qui ne les auront pas avec eux dans le repos de la vie éternelle ! Entendez-vous les gémissements de tous et les imprécations de quelques-uns sur l’absence du ministère et des ministres ? Voyez donc ce que fait la crainte des maux temporels, et quelle moisson de maux éternels elle prépare ! Que si les ministres sont à leur poste, selon les forces que le Seigneur leur prête, tout le peuple est assisté ; les uns sont baptisés, les autres réconciliés, nul n’est privé de la communion du corps du Seigneur ; tous sont consolés, soutenus, exhortés à prier Dieu qui peut détourner les fléaux que l’on redoute ; tous sont préparés, en sorte que s’il est impossible que ce calice passe en se détournant d’eux, ils acceptent la volonté de Celui qui ne peut rien vouloir de mal.

[45] II Corinth., II, 29.

« Vous voyez sans doute, à présent, ce qui, me disiez-vous, échappait votre vue ; quel avantage pour le peuple chrétien, si, dans les maux présents, la présence des ministres du Christ ne lui manque pas ; et vous voyez aussi combien est grand le mal de leur absence, « quand ils cherchent leur intérêt et non celui de Jésus-Christ[46] » ; quand ils n’ont pas cette vertu dont il est dit : « Elle ne cherche point ce qui est à elle[47] » ; quand enfin ils n’imitent point celui qui a dit : « Je ne cherche pas ce qui m’est utile, mais ce qui l’est au plus grand nombre, afin qu’ils soient sauvés[48] ». Et celui-là ne se serait pas dérobé aux poursuites d’un puissant ennemi s’il n’avait voulu se conserver à ceux qui ne pouvaient se passer de lui. Aussi, dit-il, « je me trouve en presse et partagé entre deux désirs : l’un, d’être dissous pour être avec Jésus-Christ, ce qui serait infiniment le meilleur ; l’autre, de demeurer encore dans cette chair, ce qui est nécessaire à cause de vous[49] ».