Étiez-vous redevable à la matière corporelle de l’être, même invisible et sans ordre ? car elle n’eût pas même été cela, si vous ne l’eussiez faite ; et n’étant pas, comment pouvait-elle mériter de vous son être ? Et cette ébauche de créature spirituelle, lui étiez-vous redevable de cet être même ténébreux et flottant, semblable à l’abîme, dissemblable à vous, où elle serait encore si votre Verbe ne l’eût ramenée à son principe, et en l’illuminant ne l’eût faite lumière, non pas égale, mais conforme à votre égalité formelle. Pour un corps, être et être beau, n’est pas tout un ; autrement tous seraient beaux ; ainsi, pour l’esprit créé, ce n’est pas tout un que de vivre, et de vivre sage ; autrement il serait immuable dans sa sagesse. Mais il lui est bon de s’attacher toujours à vous, de peur que, abandonné de la lumière dont il se retire, il ne retombe dans cette vie de ténèbres, semblable à l’abîme. Et nous aussi, créatures spirituelles par notre âme, autrefois loin de vous, notre lumière, « n’avons-nous pas été ténèbres en cette vie[292] », et ne luttons-nous pas encore contre les dernières obscurités de cette nuit jusqu’au jour où « nous serons justice dans votre Fils, élevés à la hauteur des montagnes saintes, après avoir été une profondeur d’abîme sondée par vos jugements[293] » ?
[292] Ephes., V, 7.
[293] Ps. XXXV, 6.
III
Tout procède de la grâce de Dieu.
Quant à ces paroles que vous dites au début de la création[294] : « Que la lumière soit, et la lumière fut », je les applique sans inconvénient à la créature spirituelle, parce qu’elle était déjà vie, pour recevoir votre lumière. Mais si elle n’avait pas mérité de vous cette vie capable de votre lumière, avait-elle mérité davantage le don que vous lui en avez fait ? Car son informité n’eût pu vous plaire, si elle ne fût devenue lumière, non par nature, mais par l’intuition de votre lumière illuminante, par son union avec elle, afin que ces préludes de vie et cette béatitude de vie, elle ne les dût qu’à votre grâce, qui la tourne, par un heureux changement, vers ce qui est également incapable de pis et de mieux, vers vous, seul être simple, pour qui vivre c’est vivre heureux, parce que vous êtes à vous-même votre béatitude.
[294] Gen., I, 16.
IV
Dieu n’avait pas besoin des créatures.
Que manquerait-il donc à votre félicité essentielle, quand toutes ces créatures demeureraient encore dans le néant ou l’informité ? Aviez-vous besoin d’elles ? et n’est-ce point par la plénitude de votre bonté que vous les avez faites ? Et votre joie était-elle intéressée au complément de leur être ? Loin que vous soyez imparfait, pour attendre votre perfection de la leur, parfait comme vous l’êtes, leur imperfection vous déplaît, et vous les perfectionnez pour qu’elles vous plaisent. Car votre Esprit saint était porté au-dessus des eaux, et non par les eaux, comme s’il se fût reposé sur elles, lui qui fait reposer en soi ceux en qui l’on dit « qu’il repose ». Mais c’est votre volonté incorruptible, immuable, se suffisant à elle-même, qui était portée au-dessus de cette vie, votre création, en qui la vie et la béatitude ne sont pas même chose, puisqu’elle ne laisse pas de vivre dans la fluctuation de ses ténèbres, et qu’il lui faut se tourner vers son auteur, puiser de plus en plus la vie à la source de la vie, voir la lumière dans sa lumière, et en recevoir perfection, gloire, béatitude.
V
De la trinité.
Et maintenant m’apparaît comme en énigme votre Trinité, mon Dieu. C’est dans le Principe votre sagesse, ô Père ! née de vous, égale et coéternelle à vous, c’est dans votre Fils que vous avez fait le ciel et la terre. Et que n’ai-je pas dit sur le ciel du ciel, sur la terre invisible et sans forme, sur cet abîme de ténèbres, qui serait livré à toutes les tourmentes de l’informité spirituelle, si son être ne se fût fixé devant celui qui l’avait fait vivre, et dont la lumière allait répandre sur cette vie la forme et la beauté, pour qu’elle devînt ce ciel du ciel, créé depuis, et résidant entre les eaux ? Et déjà, par ce nom de Dieu, j’atteignais le Père, qui a tout fait ; par celui de Principe, le Fils en qui il a tout fait ; et, dans ma ferme croyance que mon Dieu est une Trinité, je consultais les paroles saintes, qui me répondent : « Et l’Esprit était porté au-dessus des eaux[295] ». Et voilà mon Dieu-Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, seul Dieu, Créateur de toutes les créatures.