O béatitude de la créature qui n’a jamais connu d’autre état que cette félicité, où elle ne se fût jamais élevée d’elle-même, si, à l’instant immédiat de sa création, votre Esprit d’Amour, porté sur toutes choses muables, ne l’eût exaltée à l’appel de votre voix : « Que la lumière soit ! et elle fut ». En nous, il y a distinction de temps : « temps où nous sommes ténèbres ; temps où nous devenons lumière ». Mais, en parlant de ces pures intelligences, l’Écriture ne fait qu’indiquer ce qu’elles eussent été sans l’illumination divine ; et elle les suppose à l’état de fluctuation ténébreuse, pour nous signaler la cause de leur gloire « surnaturelle » : c’est-à-dire leur union lumineuse avec la lumière sans ombre et sans défaillance. Entende qui peut ; qui ne peut, vous invoque ! — Car, enfin, que me veut-on ? Suis-je la lumière qui éclaire tout homme venant au monde ?

XI
Image de la Trinité dans l’homme.

Où est l’homme qui comprend la toute-puissante Trinité ? où est l’homme qui n’en parle ? et peut-on dire qu’il en parle ? Bien rare est l’intelligence qui en parle avec la science de sa parole. Et l’on conteste, et l’on dispute ; et c’est un mystère qui demeure voilé aux âmes où la paix n’est pas. Je voudrais que les hommes observassent en eux-mêmes un triple phénomène ; similitude infiniment différente de la Trinité sainte, mais que j’offre à leur méditation, pour leur faire sentir et reconnaître l’infini de la distance. Ce triple phénomène, le voici : être, connaître, vouloir : car je suis, je connais, je veux : je suis celui qui connaît et qui veut. Je connaît que je suis et que je veux, et je veux être et connaître.

Comprenne qui pourra combien notre âme est inséparable de ces trois phénomènes, qui tous trois ne font qu’une même vie, qu’une même raison, qu’une même essence, inséparablement distinctes. Homme, te voilà en présence de toi-même ; regarde en toi ; vois, et réponds-moi !

Et si tu trouves quelque lueur dans ces mystères de ton être, ne crois pas en avoir pénétré plus avant dans les mystères de l’Être immuable au-dessus de tout, immuable dans son être, immuable dans sa connaissance, immuable dans sa volonté : car est-ce à cause de cette triplicité que Dieu est Trinité, ou cette triplicité réside-t-elle en chaque personne divine, chacune étant unité trinaire ; ou bien, dans le cercle incompréhensible, infini, d’une simplicité multiple, est-il unité féconde, principe, connaissance et fin de soi-même, qui se suffit immuablement ? Quel esprit aurait la force de dégager cette terrible inconnue ? Quelle parole, quel sentiment seraient exempts de témérité !

XII
Dieu procède en l’institution de l’Église comme dans la création du monde.

Poursuis ta confession, ô ma foi ; dis au Seigneur, ton Dieu : Saint, saint, saint ! ô mon Seigneur ! ô mon Dieu ! C’est en votre nom que nous sommes baptisés, Père, Fils et Saint-Esprit ! c’est en votre nom que nous baptisons, Père, Fils et Saint-Esprit ! Car Dieu a fait en nous, par son Christ, un nouveau ciel, une nouvelle terre : c’est-à-dire les membres spirituels et les membres charnels de son Église ; et notre terre, avant que la « doctrine sainte ne l’eût douée de sa forme », était invisible aussi ; elle était informe et couverte des ténèbres de l’ignorance, « parce que vous avez châtié l’iniquité de l’homme », — « dans le profond abîme de vos jugements[303] » !

[303] Ps. XXXVIII, 12 ; Ps. XXXV, 7.

Mais votre Esprit saint est porté sur les eaux, et votre miséricorde n’abandonne pas notre misère : et vous dites : « Que la lumière soit ! — Faites pénitence ; le royaume des cieux est proche ! — Faites pénitence ; que la lumière soit » ! Et, dans le trouble de notre âme ; « nous nous sommes souvenus de vous, Seigneur, aux bords du Jourdain », auprès de la montagne élevée à votre hauteur, et qui s’est abaissée pour nous. Et nos ténèbres nous ont fait horreur ; et nous nous sommes tournés vers vous ; et la lumière a été faite. « Et nous voilà, ténèbres autrefois, maintenant lumière dans le Seigneur ».

XIII
Notre renouvellement n’est jamais parfait en cette vie.