Qu’ai-je lu ? Quel est ce mystère ? Voilà, Seigneur, que vous bénissez les hommes, « afin qu’ils croissent, qu’ils multiplient, qu’ils remplissent la terre ». N’y a-t-il point là un secret dont vous voulez nous insinuer quelque connaissance ? Pourquoi n’avez-vous pas également béni la lumière que vous avez nommée jour, et le firmament du ciel, et les flambeaux célestes, et les étoiles, et la terre et la mer ? Je dirais, ô Dieu ! qui avez créé l’homme à votre image, je dirais que vous avez voulu accorder à l’homme la faveur singulière de votre bénédiction, si vous n’eussiez béni de même les poissons pour qu’ils croissent, multiplient et peuplent les eaux de la mer ; si vous n’eussiez béni les oiseaux pour qu’ils multiplient sur la terre.
Je dirais encore que votre bénédiction repose sur tous les êtres qui perpétuent leur espèce par la génération, si je voyais que votre divine main se fût étendue sur les plantes, les arbres et les animaux de la terre. Mais il n’a été dit ni aux végétaux, ni aux bêtes, ni aux serpents : Croissez et multipliez, quoiqu’ils s’accroissent par génération et se conservent dans leur espèce, comme les poissons, les oiseaux et les hommes.
Dirai-je donc, ô vérité ! ma lumière, qu’il n’y a là que vaines paroles tombées sans dessein ? Non, non, loin de moi, ô père de toute piété ! loin de l’esclave de votre Verbe une semblable pensée ! Et si je ne puis pénétrer le sens de votre parole, qu’il l’entende mieux que moi, qu’il y puise selon la contenance intellectuelle qu’il a reçue de vous, celui de mes frères qui est meilleur, qui est plus intelligent que moi. Mais agréez, Seigneur, cet humble aveu, qu’il monte en votre présence. Oui, je crois que ce n’est pas en vain que vous avez parlé, et je ne tairai pas les pensées que votre parole me suggère. Je les sens vraies, et je ne vois rien qui m’empêche d’interpréter ainsi les expressions figurées de vos livres saints ; car, multiplicité de signes, simplicité de sens, multiplicité de sens, simplicité de signes. L’amour de Dieu et du prochain n’est-il pas une notion simple ? Quelle multiplicité de formules mystiques, de langues et de locutions sans nombre pour le traduire par une expression sensible ! Et c’est ainsi que les vivantes productions des eaux croissent et multiplient. Attention, lecteur, qui que tu sois ! l’Écriture n’énonce qu’un mot, elle ne fait entendre qu’une parole : « Dans le principe, Dieu créa le ciel et la terre ». Eh bien ! qu’est-ce qui en multiplie l’interprétation ? Est-ce l’erreur ? non, mais la variété des espèces intellectuelles. Et c’est ainsi que la postérité humaine croît et multiplie.
Car, à considérer la nature même des choses dans le sens propre et non dans le sens allégorique, cette parole, « croissez et multipliez », convient à tout ce qui se reproduit par semence. Si nous nous attachons au sens figuré, interprétation conforme, suivant moi, à l’esprit de l’Écriture, qui certes n’attribue pas en vain cette bénédiction aux seules générations des hommes, aux seules productions des eaux, nous voyons bien, il est vrai, multitude dans le ciel et la terre, ou le monde des esprits et le monde des corps ; dans la lumière et les ténèbres, ou les âmes des justes et des impies ; dans le firmament étendu entre les eaux, ou les saints dispensateurs de la loi divine ; dans la mer, ou l’océan d’amertume des sociétés humaines ; dans la terre séparée des ondes, ou les âmes purifiées au feu de l’amour ; dans les plantes séminales et les arbres fruitiers, ou les œuvres de miséricorde pratiquées en cette vie ; dans les flambeaux suspendus à la voûte céleste, ou les dons spirituels qui brillent pour édifier ; dans l’âme vivante, ou les affections soumises à la règle : dans cet ensemble de la création, nous découvrons multitude, fécondité, accroissement. Mais quant à ce mode de multiplication et de développement, qui fait qu’une seule vérité s’exprime par plusieurs énonciations, et qu’une seule énonciation s’entend en plusieurs sens vrais, c’est ce que nous ne trouvons que dans les signes sensibles de la pensée, et les conceptions de l’intelligence. Les signes sensibles, ce sont les générations de la mer, multipliées dans l’abîme de notre indigence ; les générations humaines, c’est la fécondité de notre raison. Et voilà pourquoi, Seigneur, je crois que vous n’avez dit qu’aux seules générations des hommes et des eaux : « Croissez et multipliez ». Et je crois que par cette bénédiction vous nous avez conféré la puissance de donner plusieurs expressions à une conception simple, et la faculté d’attacher plusieurs sens à une énonciation simple, mais obscure.
Ainsi se remplissent les eaux de la mer, dont les différents souffles de l’esprit remuent les courants ; ainsi la postérité humaine peuple la terre, séparée des eaux par l’amour de la vérité, et soumise à l’empire de la raison.
XXV
Les fruits de la terre figurent les œuvres de piété.
Seigneur mon Dieu, je veux encore dire les pensées que la suite de vos paroles m’inspire, et je les dirai sans crainte. Je dirai la vérité ; c’est au souffle de votre volonté que je parle. Et je ne puis croire que jamais la vérité sorte de mes lèvres que par votre inspiration, car vous êtes la vérité même ; tout homme est menteur, et celui dont la parole est mensonge parle de son propre fonds. Moi, je veux dire la vérité, je ne parlerai donc que par vous.
Vous nous avez donné pour nourriture toutes les plantes séminales répandues sur la terre, et tous les fruits qui recèlent en eux-mêmes leur semence reproductive ; et ce n’est pas à nous seuls que vous les avez donnés, mais encore aux oiseaux du ciel, aux animaux terrestres et aux serpents. Ils n’ont point été donnés aux poissons et aux géants de l’abîme.
Je disais donc que ces fruits de la terre sont la figure allégorique des œuvres de miséricorde qui sortent du sol fertile de l’âme pour soulager les misères de la vie. Le pieux Onésiphore était une de ces charitables terres, et vous fîtes miséricorde à toute sa maison, « parce qu’il assista souvent votre serviteur Paul, et ne rougit jamais de ses chaînes[329] ». Tels étaient les frères qui se couvrirent des mêmes fruits, en lui apportant de Macédoine de quoi fournir à sa détresse. Et avec quelle douleur il déplore la stérilité des arbres qui ne lui donnèrent point le fruit qu’ils lui devaient ! « Au temps de ma première défense, personne ne me vint en aide, mais tous m’abandonnèrent. Dieu leur pardonne[330] » ! Des secours ne sont-ils pas bien dus aux maîtres spirituels qui initient notre raison à l’intelligence des saints mystères ? Ces secours sont les fruits que la terre doit à l’homme ; ils leur sont dus comme âme vivante qui anime la sève reproductive de leurs vertus ; ils leur sont dus comme oiseaux célestes, dont la voix s’est répandue aux extrémités de la terre pour l’ensemencer de bénédictions.
[329] II Tim., I, 16.