Remplissant tout, est-ce de vous tout entier que vous remplissez toutes choses ? Ou bien, tout ne pouvant vous contenir, contient-il partie de vous, et toute chose en même temps cette même partie ? ou bien chaque être, chacune ; les plus grands, davantage ; les moindres, moins ? Y a-t-il donc en vous plus et moins ? Ou plutôt n’êtes-vous pas tout entier partout, et, nulle part, contenu tout entier ?

IV
Grandeur ineffable de Dieu.

Qu’êtes-vous donc, mon Dieu, qu’êtes-vous, de grâce, sinon le Seigneur Dieu ? « Car quel autre Seigneur que le Seigneur ? quel autre Dieu que notre Dieu ?[63] » O très haut, très bon, très puissant, tout-puissant, très miséricordieux et très juste, très caché et très présent, très beau et très fort, stable et incompréhensible, immuable et remuant tout, jamais nouveau, jamais ancien, renouvelant tout et conduisant à leur insu les superbes au dépérissement, toujours en action, toujours en repos, amassant sans besoin, vous portez, remplissez et protégez, vous créez, nourrissez et perfectionnez, cherchant lorsque rien ne vous manque !

[63] Ps. XVII, 32.

Votre amour est sans passion ; votre jalousie, sans inquiétude ; votre repentance, sans douleur ; votre colère, sans trouble ; vos œuvres changent, vos conseils ne changent pas. Vous recouvrez ce que vous trouvez et n’avez jamais perdu. Jamais pauvre, vous aimez le gain ; jamais avare, et vous exigez des usures. On vous donne de surérogation pour vous rendre débiteur ; et qu’avons-nous qui ne soit vôtre ? Vous rendez sans rien devoir ; vous remettez ce qu’on vous doit, sans rien perdre. Et qu’ai-je dit, mon Dieu, ma vie, mes délices saintes ? Et que dit-on de vous en parlant de vous ? Mais malheur à qui se tait de vous, car sa parole est muette.

V
Dites à mon âme : « Je suis ton salut ».

Qui me donnera de me reposer en vous ? Qui vous fera descendre en mon cœur ? Quand trouverai-je l’oubli de mes maux dans l’ivresse de votre présence, dans le charme de vos embrassements, ô mon seul bien ? Que m’êtes-vous ? Par pitié, déliez ma langue ! Que vous suis-je moi-même, pour que vous m’ordonniez de vous aimer, et, si je désobéis, que votre colère s’allume contre moi et me menace de grandes misères ? N’est-ce donc rien que de ne vous aimer pas ? Ah ! dites-moi, au nom de vos miséricordes, Seigneur mon Dieu, dites-moi ce que vous m’êtes. Dites à mon âme : « Je suis ton salut ». Parlez haut, que j’entende. L’oreille de mon cœur est devant vous, Seigneur ; ouvrez-la, et dites à mon âme[64] : « Je suis ton salut ». Et je cours après cette voix, et je m’attache à vous ! Ne me voilez pas votre face. Que je meure pour la voir ! Que je meure pour vivre de sa vue !

[64] Ps. XXXIV, 3.

La maison de mon âme est étroite pour vous recevoir, élargissez-la. Elle tombe en ruines, réparez-la. Çà et là, elle blesse vos yeux, je l’avoue et le sais ; mais qui la balayera, à quel autre que vous crierai-je ? « Purifiez-moi de mes secrètes souillures, Seigneur, et n’imputez pas celles d’autrui à votre serviteur[65] » Je crois, c’est pourquoi je parle, Seigneur, vous le savez. Ne vous ai-je pas, contre moi-même, accusé mes crimes, ô mon Dieu, et ne m’avez-vous pas remis la malice de mon cœur ? Je n’entre point en jugement avec vous qui êtes la vérité. Et je ne veux pas me tromper moi-même, de peur que « mon iniquité ne mente à elle-même[66] ». « Non, je ne conteste pas avec vous ; « car si vous pesez les iniquités, Seigneur, Seigneur, qui pourra tenir[67] ? »

[65] Ps. XVIII, 13, 14.