III
Sa retraite.
Après avoir reçu la grâce du baptême avec plusieurs de ses concitoyens et de ses amis dévoués comme à lui servir Dieu, il repasse en Afrique[8] et revient à sa maison et à sa terre. Il y demeura près de trois ans ; désormais étranger aux soins du siècle, vivant avec ses compagnons, pour Dieu, dans le jeûne, la prière, les bonnes œuvres, et méditant la loi du Seigneur jour et nuit. Toutes les lumières que Dieu révélait à son intelligence dans la méditation ou l’oraison, il les communiquait aux présents et aux absents, par ses discours et par ses écrits. Vers ce temps, il y avait à Hippone un de ces officiers qu’on appelle agents des affaires, bon chrétien et craignant Dieu, qui, sur le bruit des vertus et de la science d’Augustin, désirait passionnément le voir, promettant qu’il pourrait mépriser toutes les passions et toutes les séductions du monde s’il avait le bonheur d’entendre de sa bouche la parole de Dieu. Informé de ce désir par un récit fidèle, jaloux de délivrer une âme des périls de cette vie et de la mort éternelle, Augustin vint sur-le-champ à Hippone, alla trouver cet homme et, de toutes les forces que Dieu lui donna, l’exhorta dans de fréquents entretiens à s’acquitter de son vœu envers Dieu. Celui-ci promettait de jour en jour ; il allait le faire, et cependant il ne fit rien alors pendant le séjour d’Augustin. Toutefois il est impossible qu’un vase si précieux, vase pur, vase d’honneur utile au Seigneur et prêt à toute bonne œuvre, qui servait en tout lieu aux desseins de la divine Providence, n’ait été qu’un instrument vain et stérile.
[8] Août ou septembre, l’an 388.
IV
Il est élevé au sacerdoce.
A cette époque, l’Église catholique d’Hippone était gouvernée par le saint évêque Valérius. Le besoin de son Église réclamait de lui l’ordination d’un nouveau prêtre, et il en parlait avec instance au peuple de Dieu. Saint Augustin, dans sa sincérité, ignorant ce qui allait arriver, assistait à ce discours, mêlé avec le peuple : car, nous disait-il, il avait coutume étant laïque de ne se tenir éloigné que des Églises qui n’avaient pas d’évêque. Or, les catholiques, qui connaissaient son dessein et sa science, se saisirent de lui et, comme il arrive en pareille circonstance, ils l’amenèrent de force à l’évêque pour l’ordonner, tous le demandant d’un accord unanime, avec une extrême ardeur et de grands cris. Lui, cependant, versait des larmes abondantes. Quelques-uns attribuaient ces larmes à l’orgueil, et ils croyaient le consoler en lui disant que le rang de simple prêtre, quoiqu’il fût digne d’un rang plus élevé, l’approchait néanmoins de l’épiscopat. Mais c’était une pensée plus haute qui faisait gémir l’homme de Dieu, comme il nous l’a rapporté lui-même, sur le nombre et la grandeur des périls auxquels le gouvernement d’une Église dévouait sa vie. Toutefois le désir des fidèles s’accomplit à leur gré.
V
Il établit un Monastère.
Ainsi devenu prêtre[9], il institua bientôt un monastère dans l’enceinte de l’église, et voulut vivre avec les serviteurs de Dieu, suivant la tradition et la règle établies par les saints apôtres. La première condition était de ne rien posséder en propre, que tout fût en commun et qu’il fût distribué à chacun selon ses besoins. C’est ce que lui-même avait fait le premier au retour de son voyage d’outre-mer. Or, le saint évêque Valérius, homme pieux et craignant Dieu, tressaillait de joie et rendait grâce à la miséricorde divine d’avoir exaucé les prières qu’il lui avait si souvent adressées pour qu’un tel homme lui fût accordé, qui pût édifier l’Église du Seigneur par la parole de Dieu et la doctrine du salut : ministère qu’il se sentait moins capable de remplir, étant Grec de naissance et peu versé dans les lettres latines. Il donna donc pouvoir au nouveau prêtre de prêcher souvent l’Évangile dans l’Église en sa présence, contre l’usage des Églises d’Afrique : aussi plusieurs autres évêques l’en blâmaient. Mais cet homme vénérable et prudent, assuré que cette coutume était en vigueur dans les Églises d’Orient, et ne cherchant que l’utilité de l’Église, dédaigna les paroles malveillantes ; il lui suffit que le prêtre exerçât un ministère dont, évêque, il se sentait incapable de s’acquitter. Ainsi fut allumée, et ardente, élevée sur le chandelier, cette lampe qui ne brillait que dans l’intérieur de la maison. Et bientôt la renommée s’en répandit partout, et sur un si bon exemple, plusieurs prêtres, du consentement de l’autorité épiscopale, annoncèrent aux peuples devant l’évêque la parole de Dieu.
[9] L’an 391.
VI
Conférence avec Fortunatus, manichéen.
Le fléau de l’hérésie manichéenne régnait dans la ville d’Hippone ; un grand nombre d’habitants, citoyens ou étrangers, en étaient infectés, séduits par un prêtre manichéen nommé Fortunatus, qui résidait dans Hippone. Les citoyens et les étrangers, tant catholiques que Donatistes, vinrent trouver le prêtre Augustin et le prièrent de voir cet hérétique qu’ils tenaient pour savant, et de conférer avec lui sur la doctrine de la foi. Lui, toujours prêt, comme il est écrit, « à rendre à tout venant raison de la foi et de l’espérance qui est en Dieu, puissant à enseigner selon la doctrine et à réduire les contradicteurs de la vérité[10] », ne refusa pas ; mais il demanda si Fortunatus le voulait aussi. On alla aussitôt le demander à Fortunatus, ou plutôt l’exhorter et le presser de ne pas refuser la conférence. Comme il avait déjà connu saint Augustin à Carthage, lorsqu’il était engagé dans les mêmes erreurs, il tremblait d’entrer en lutte avec lui ; mais, vaincu surtout par les instances des siens et craignant la honte d’un refus, il promit de se rendre à la conférence et de courir les chances du combat. Au jour et au lieu convenus[11], ils se réunirent. Un auditoire nombreux y accourut, gens de savoir ou multitude curieuse ; les notaires ouvrirent leurs tablettes, et la conférence, immédiatement commencée, fut terminée le lendemain. Le maître manichéen, les actes de la conférence en font foi, fut également impuissant à renverser la doctrine catholique et à prouver que la secte manichéenne avait la vérité pour base. Il finit par manquer de réponse, et dit qu’il consulterait avec les plus savants de sa secte sur les difficultés qu’il n’avait pu résoudre ; et que s’ils ne réussissaient pas à le satisfaire, il songerait aux intérêts de son âme. Ainsi, au jugement de ceux qui avaient le plus d’estime de sa science et de sa capacité, il fut convaincu d’impuissance à soutenir son hérésie. Ne pouvant souffrir une confusion si publique, il ne tarda pas à quitter Hippone, où il ne revint jamais depuis. Ainsi, par le zèle de l’homme de Dieu, tous ceux qui assistèrent à cette conférence ou qui, absents, en connurent les actes, dégagèrent leur âme de l’erreur manichéenne et embrassèrent la foi pure de l’Église catholique.