Mais quels crimes peuvent vous atteindre, vous que rien ne corrompt ? Quels forfaits vous intéressent, vous à qui rien ne peut nuire ? Et néanmoins vous vous portez vengeur de tout ce que les hommes attentent contre eux-mêmes, parce qu’en vous offensant ils traitent leurs âmes avec impiété, car l’iniquité est infidèle contre elle-même ; parce qu’ils dépravent ou ruinent leur nature que vous avez faite et ordonnée, soit par l’abus des choses permises, soit par l’impur désir et l’usage prévaricateur des choses défendues ; parce qu’ils entreprennent contre vous dans les révoltes de leur cœur et les blasphèmes de leur parole, et regimbent contre l’aiguillon ; parce que, brisant toutes les barrières de la société humaine, ils s’applaudissent avec audace des factions et des cabales qu’élèvent leur intérêt ou leur ressentiment.
Et ces désordres arrivent lorsqu’on vous abandonne, source de la vie, seul et véritable créateur et modérateur du monde, lorsqu’un orgueil privé poursuit d’un amour étroit un objet d’erreur. Aussi n’est-ce que par l’humble piété qu’on a retour vers vous ; vous nous délivrez alors de l’habitude du mal. Propice à l’aveu du pécheur, vous exaucez les gémissements de l’esclavage ; vous brisez les fers que nous nous sommes forgés à nous-mêmes, pourvu que nous ne dressions plus contre vous cette corne infernale d’une fausse liberté, jaloux d’avoir davantage, au risque de tout perdre, préférant notre bien particulier à vous, seul bien de tous les êtres.
IX
Dieu juge autrement que les hommes.
Mais en outre de cette multitude de souillures et d’iniquités, il est des péchés commis dans les voies de retour, qui, justement blâmés suivant la lettre de la loi de perfection, trouvent faveur comme espérance du fruit à venir, comme l’herbe présage de la moisson. Et il est des actes qui, coupables en apparence, sont néanmoins innocents parce qu’ils ne portent atteinte ni à vous, Seigneur mon Dieu, ni à la société civile : ainsi, certaines satisfactions données à l’entretien de la vie, selon les habitudes d’une époque, sans qu’on ait sujet d’accuser une convoitise déréglée ; ainsi l’exercice rigoureux d’une autorité légitime, imputable au désir de réprimer plutôt qu’au besoin de nuire. Combien d’actions répréhensibles aux yeux des hommes, autorisées par votre témoignage ! combien louées par eux, que votre justice condamne ! si différentes sont souvent l’apparence de l’action, l’intention du cœur, et la donnée secrète des circonstances !
Mais quand soudain vous commandez une chose extraordinaire, jusqu’alors défendue pas vous, tinssiez-vous cachées pour un temps les raisons de votre commandement, fût-il contraire aux conventions sociales de quelques hommes, qui doute qu’il ne faille obéir, puisqu’il n’est de société légitime que celle qui vous obéit ? Mais heureux celui dont l’obéissance a pressenti votre volonté. Toutes les actions de vos serviteurs sont l’expression des nécessités du présent ou la figure de l’avenir.
X
Extravagance des Manichéens.
Dans mon ignorance, je me raillais de ces hommes divins, vos serviteurs et vos prophètes. Et que faisais-je en riant des saints que vous apprêter à rire de moi ? J’en étais venu peu à peu à la niaiserie de croire que la figue que l’on cueille et l’arbre maternel pleurent avec des larmes de lait ; et que si un saint selon Manès eût mangé cette figue, innocent toutefois du crime de l’avoir cueillie, c’étaient des anges mêlés à son haleine, c’étaient même des parcelles de Dieu, que, dans les soupirs de l’oraison, la digestion de ce fruit rapportait à ses lèvres ; parcelles du Dieu souverain et véritable à jamais comprimées dans cette substance végétale, si elles n’eussent été dégagées par la dent et l’estomac de l’élu. Malheureux, je croyais qu’il valait mieux avoir pitié des productions de la terre que des hommes pour qui elle produit. Car si tout autre qu’un Manichéen m’eût demandé un morceau pour apaiser sa faim, le don d’une bouchée de pain ne m’eût pas semblé trop rigoureusement expié par la peine capitale.
XI
Prières et larmes de sa mère.
Et vous avez étendu votre main d’en-haut, et de ces profondes ténèbres vous avez retiré mon âme. Car, devant vous, votre fidèle servante, ma mère, me pleurait avec plus de larmes que d’autres mères n’en répandent sur un cercueil. Elle voyait ma mort à cette foi, à cet esprit qu’elle tenait de vous, et vous l’avez exaucée, Seigneur. Vous l’avez exaucée, et n’avez pas dédaigné ces larmes dont le torrent arrosait la terre sous ses yeux partout où elle versait sa prière, et vous l’avez exaucée. Car d’où pouvait venir ce songe qui lui donna tant de consolation qu’elle me voyait déjà partageant sa demeure et sa table, dont naguère elle m’avait éloigné, dans l’aversion et l’horreur que lui inspiraient mes hérétiques blasphèmes ?
Elle se voyait debout sur une règle de bois, quand vient à elle un jeune homme rayonnant de lumière, serein, et qui souriait à sa douleur morne et profonde. Il lui demande la cause de sa tristesse et de ses larmes journalières de ce ton qui ne s’informe pas, mais qui veut instruire ; et sur sa réponse qu’elle pleurait ma perte, il lui commande de ne plus se mettre en peine, et de faire attention qu’où elle était, là j’étais aussi, moi. Elle regarda, et me vit à côté d’elle, sur la même règle, debout. Oh ! assurément vous aviez l’oreille à son cœur, Bonté toute-puissante, qui prenez soin de chacun de nous comme s’il était seul, de tous comme de chacun. Et, nouveau témoignage de votre grâce, lorsqu’au récit de sa vision, je cherchais à l’entraîner vers l’espérance d’être un jour elle-même ce que j’étais, elle me répondit sur l’heure sans hésiter : — Non, il ne m’a pas été dit : où il est tu seras, mais : il sera où tu es. — Je vous confesse, Seigneur, mon souvenir, autant que ma mémoire me le représente, souvenir plus d’une fois rappelé ; je fus frappé de cette parole lancée par ma mère, qui, vigilante à la garde de votre oracle, sans se laisser troubler par le mensonge d’une spécieuse interprétation, vit aussitôt ce qu’il fallait voir, ce que certainement je n’avais pas vu avant sa réponse. Oui, je fus plus frappé de cette parole que de la vision même, présage de ses joies futures, si tardives, et consolation de sa tristesse présente.