Car neuf années s’écoulèrent encore, où, me débattant dans les fanges de l’abîme et les ténèbres du mensonge, après de fréquents efforts pour me relever, et de cruelles rechutes, je gravitais toujours plus au fond. Et cependant cette veuve, chaste, pieuse et sobre, telle que vous les aimez, plus vive à l’espérance, mais non moins assidue à pleurer et gémir, ne cessait aux heures de ses prières d’élever pour moi en votre présence la voix de ses soupirs. Et ses prières pénétraient jusques à vous, et vous me laissiez toujours rouler et plonger dans la nuit.

XII
Paroles prophétiques d’un évêque.

Mais vous avez rendu un autre oracle, dont je me souviens. Il est des choses que j’ai oubliées, il en est que je passe sous silence, pour courir à celles qui me pressent de vous rendre témoignage. Cet oracle, vous l’avez rendu par la bouche d’un évêque, votre serviteur, nourri dans votre Église, exercé au maniement de vos Écritures. Elle le priait un jour de vouloir bien entrer en conférence avec moi, pour réfuter mes erreurs, me faire désapprendre le mal et m’enseigner le bien (elle sollicitait ainsi toute personne qu’elle trouvait capable) ; mais il s’en excusa avec une prudence que j’ai reconnue depuis, et lui répondit : que j’étais encore indocile, étant tout plein des nouveautés de cette hérésie, et des succès de disputes où j’avais, lui disait-elle, embarrassé quelques ignorants. — Laissez-le, ajouta-t-il. Seulement, priez le Seigneur pour lui. Lui-même reconnaîtra par ses lectures toute l’erreur et toute l’impiété de sa créance. — Ensuite il raconta que lui aussi, tout enfant, avait été livré aux Manichéens par sa mère qu’ils avaient séduite ; qu’il avait non seulement lu, mais transcrit de sa main presque tous leurs ouvrages, et que sans dispute, sans lutte d’arguments, il avait vu tout à coup combien cette secte était à fuir ; il l’avait fuie. Comme ma mère, loin de se rendre à ses paroles, le pressait d’instances et de larmes nouvelles, pour qu’il me vît et discutât contre moi : — Allez, lui dit-il avec une certaine impatience ; laissez-moi, et faites toujours ainsi. Il est impossible que l’enfant de telles larmes périsse. — Ma mère, dans nos entretiens, rappelait souvent qu’elle avait reçu cette réponse comme une voix sortie du ciel.

LIVRE QUATRIÈME

Neuf années d’erreur. — Sa passion pour l’astrologie. — Mort d’un ami ; violence de sa douleur. — Ses livres de la beauté et de la convenance. — Force et vivacité de son intelligence.

I
Neuf années d’erreur.

Pendant ces neuf années de mon âge, de dix-neuf à vingt-huit, je demeurai dans cet esclavage, séduit et séducteur, au gré de mes instincts déréglés ; je trompais en public par les sciences dites libérales ; en secret, par le mensonge d’une fausse religion : ici, jouet de l’orgueil, là de la superstition, partout de la vanité. Épris du vide de la gloire populaire, j’en étais venu à jalouser les applaudissements du théâtre, les luttes de poésie, la poursuite des couronnes de foin, les bagatelles des spectacles, toutes les intempérances du libertinage. Et demandant d’autre part d’être purifié de ces souillures, j’apportais des aliments à ces saints, à ces élus de Manès, pour que l’alambic de leur estomac en exprimât à mon intention des anges et des dieux libérateurs. Telle était l’extravagance des opinions et des pratiques que je professais avec mes amis, par moi et comme moi séduits. Qu’ils me raillent ces superbes, qui n’ont pas encore le bonheur d’être humiliés et écrasés par vous, mon Dieu, moi je confesse mes ignominies pour votre gloire, permettez-moi, je vous en conjure, de promener aujourd’hui mes souvenirs par tous les détours de mes erreurs passées, et de vous immoler une victime de joie. Car, sans vous, que suis-je à moi-même, qu’un guide malheureux penché sur les précipices ? Et que suis-je, dans la santé de l’âme, qu’un nourrisson allaité de votre lait, et qui se repaît de vous, incorruptible nourriture ? Et qu’est-ce que l’homme, quelque homme que ce soit, puisqu’il est homme ? Qu’ils nous raillent donc, les forts et les puissants ; mais confessons toujours à vous nos infirmités et notre indigence.

II
Il enseigne la rhétorique. Son commerce illégitime avec une femme. Il rejette les offres d’un devin.

J’enseignais alors la rhétorique, l’escrime de la faconde, maître vénal blessé par l’intérêt ; je préférais pourtant, vous le savez, Seigneur, avoir ce qu’on appelle de bons disciples, et en toute simplicité, je leur apprenais l’artifice, non pour s’élever jamais contre la vie de l’innocent, mais pour sauver parfois une tête coupable. Et vous, mon Dieu, vous m’avez vu de loin chanceler sur la voie glissante ; vous avez distingué, dans une épaisse fumée, les étincelles de cette probité qui me dévouait à l’instruction de « ces amateurs de vanité, de ces chercheurs de mensonge » dont j’étais le compagnon. En ces mêmes années, j’avais une femme qui ne m’était pas unie par la sainteté du mariage, mais que l’imprudence d’un vague désir m’avait fait trouver. Seule femme toutefois que je connusse, je lui gardais la foi ; mais je ne laissais pas de mesurer par ma propre expérience tout l’intervalle qui sépare les convenances d’une légitime union, dont la fin est de transmettre la vie, et cette liaison de voluptueuses amours, dont les fruits naissent contre nos vœux, quoique leur naissance force notre tendresse.

Je me souviens encore qu’ayant voulu disputer au concours le prix d’un chant scénique, un devin me fit demander ce que je lui donnerais pour remporter la victoire ; mais, plein d’horreur de ces abominables sacrilèges, je répondis que, s’agît-il d’une couronne d’or impérissable, je ne souffrirais pas que ma victoire coûtât la vie à une mouche. Je savais qu’il immolerait un odieux sacrifice d’animaux pour me gagner par cette offrande les suffrages des démons ; mais ce ne fut pas au regard de votre chaste amour que je répudiai ce crime, ô Dieu de mon cœur ! je ne savais pas vous aimer, ne pouvant concevoir que des splendeurs corporelles. Et l’âme qui soupire après de telles chimères ne vous est-elle pas infidèle ? courtisane du mensonge, pâture des vents ! Et je ne voulais pas que pour moi l’on sacrifiât aux démons, à qui ma superstitieuse créance me sacrifiait chaque jour. Mais n’est-ce pas « repaître les vents[86] » que d’alimenter ces esprits qui font de nos erreurs leurs malignes délices ?