Ainsi vous m’avez persuadé que, loin de blâmer ceux qui ajoutent foi à vos Écritures, dont vous avez si puissamment établi l’autorité chez presque tous les peuples du monde, les incrédules seuls sont répréhensibles, et ne doivent point être écoutés quand ils nous disent : D’où savez-vous si ces livres ont été communiqués au genre humain par l’esprit du vrai Dieu, qui est la vérité même ? Et c’est précisément là ce qu’il me fallait croire, puisque, dans ces luttes sophistiques de questions captieuses, dans ces conflits de philosophes dont j’avais lu les livres, rien n’avait pu déraciner en moi la croyance que vous êtes, tout en ignorant ce que vous êtes, ni me faire douter que la conduite des choses humaines appartînt à votre providence. Ma foi, à cet égard, était, il est vrai, tantôt plus forte, tantôt plus faible ; mais toujours ai-je cru que vous êtes, et que vous prenez souci de nous, quoique je ne susse que penser de votre substance, ou quelle est la voie qui conduit, qui ramène à vous.

Ainsi donc, impuissante à trouver la vérité par raison pure, notre faiblesse a besoin de l’appui des saints Livres, et je commençai dès lors à croire que vous n’auriez point investi cette Écriture d’une autorité si haute et si universelle, s’il ne vous avait plu d’être cru, d’être cherché par elle. Quant aux absurdités où je me choquais d’ordinaire, quelques explications plausibles données devant moi m’en faisaient déjà rapporter l’inconnu étrange à la profondeur des mystères. Et son autorité m’apparaissait d’autant plus vénérable et plus digne de foi, que, s’offrant à la main de tout lecteur, elle n’en conservait pas moins dans la profondeur du sens la majesté de ses secrets ; accessible par la nudité de l’expression, par l’abaissement du langage, et toutefois exerçant les cœurs les plus méditatifs ; recevant tous les hommes en son vaste sein, n’en faisant passer qu’un petit nombre jusqu’à vous, à travers quelque maille rompue de son voile, nombre qui serait encore bien plus petit, si, au faîte d’autorité où elle est élevée, elle ne rassemblait le genre humain dans le giron de son humilité sainte. Ainsi je méditais, et vous veniez à moi. Je soupirais, et vous prêtiez l’oreille. Je flottais, et vous me gouverniez. J’allais par la voie large du siècle, et vous ne m’abandonniez pas.

VI
Misère de l’ambition.

J’aspirais aux honneurs, aux richesses, au mariage et j’étais votre risée. Et je trouvais dans ces désirs mille épines douloureuses ; et vous m’étiez d’autant plus propice que vous me rendiez plus amer ce qui n’était pas vous. Voyez mon cœur, ô Seigneur, qui m’avez inspiré ces souvenirs et cette confession ! Que désormais s’attache à vous mon âme, que vous avez dégagée des gluants appâts de la mort ! Quelle était sa misère ! et vous ne cessiez de piquer sa plaie vive, afin qu’au mépris de tout elle se convertît à vous, qui êtes au-dessus de tout, sans qui rien ne serait ; qu’elle se convertît et guérît.

Quelle était la grandeur de mon mal, et quelle fut, pour me le faire sentir, l’habileté de votre traitement, alors que je me disposais à prononcer un panégyrique de l’empereur, où je devais débiter force mensonges qui eussent été accueillis par des applaudissements complices ! Et mon cœur était haletant de soucis, j’étais possédé de la fièvre des pensers dévorants, quand, passant par une rue de Milan, j’aperçus un pauvre, aviné, je crois, et en joyeuse humeur. Je soupirai, et, m’adressant à quelques amis qui se trouvaient avec moi, je déplorai nos laborieuses folies. Tous nos efforts, si pénibles, et tels que ceux dont j’étais alors consumé, traînant sous l’aiguillon des passions cette charge de misère, de plus en plus lourde à mesure qu’on la traîne, avaient-ils d’autre but que cette sécurité joyeuse où ce mendiant nous avait précédés, où peut-être nous n’arriverions jamais ? Quelques pièces d’argent mendiées lui avaient suffi pour acquérir ce que je poursuivais dans ces âpres défilés, par mille sentiers d’angoisse, la joie d’une félicité temporelle.

Il n’avait pas, sans doute, une joie véritable ; mais l’objet de mon ambitieuse ardeur était bien plus faux encore. Il était du moins sûr de sa joie, et j’étais soucieux. Il était libre ; moi, rongé d’inquiétudes. Que si l’on m’eût demandé mon choix entre la joie ou la crainte, il n’eût pas été douteux ; et si de nouveau l’on eût offert à mon choix d’être tel que cet homme, ou tel que j’étais alors, j’eusse préféré d’être moi avec mon fardeau de sollicitudes et de craintes, mais par aveuglement, et non par rectitude. Devais-je donc me préférer à lui, pour être plus savant, si ma science ne me donnait pas plus de joie, et si je n’en usais que pour plaire aux hommes, non pas afin de les instruire, mais uniquement de leur plaire ? C’est pourquoi vous brisiez mes os avec la verge de votre discipline.

Loin donc de mon âme ceux qui lui disent : Il y a joie et joie. Ce mendiant trouvait la sienne dans l’ivresse, et tu cherchais la tienne dans la gloire. Et quelle gloire, Seigneur, celle qui n’est pas en vous ? Mensonge de joie, mensonge de gloire : seulement, cette gloire était plus capiteuse à mon esprit. La nuit allait cuver son ivresse, et moi j’avais dormi, je m’étais levé ; j’allais dormir et me lever avec la mienne ; combien de jours encore ? Oui, il y a joie et joie. Celle des saintes espérances est infiniment distante de la vaine allégresse de ce malheureux. Mais alors même grande était la distance de lui à moi. Plus heureux que moi, il ne se sentait point d’aise quand les soucis me déchiraient les entrailles ; et il avait acheté son vin en souhaitant mille prospérités aux cœurs charitables, tandis que, par le mensonge, je ne cherchais que la vaine gloire.

Je tins alors à mes amis plus d’un discours semblable, et mes réflexions sur mon état étaient fréquentes, et je le trouvais alarmant ; et j’en souffrais, et cette affliction redoublait le malaise. Et si quelque prospérité semblait me sourire, je répugnais à avancer la main ; car voulais-je la saisir, elle était envolée.

VII
Son ami Alypius.

Tel était le sujet ordinaire de nos plaintes entre amis, et principalement de mes entretiens intimes avec Alypius et Nebridius. Alypius, né dans la même cité, d’une des premières familles municipales, était plus jeune que moi. Il avait suivi mes leçons à mon début dans notre ville natale et puis à Carthage ; et il m’aimait beaucoup, parce que je lui paraissais savant et bon. Et moi je l’aimais à cause du grand caractère de vertu qu’il développait déjà dans un âge encore tendre. Cependant le gouffre de l’immoralité et des spectacles frivoles, béant à Carthage, l’avait englouti dans le délire des jeux du cirque. Il y était misérablement plongé lorsque je professais en public l’art oratoire ; mais il n’assistait pas encore à mes cours, à cause de certaine mésintelligence élevée entre son père et moi. J’appris avec douleur cette pernicieuse passion ; j’allais perdre, peut-être avais-je déjà perdu ma plus haute espérance. Et je n’avais pour l’avertir ou le réprimer ni le droit d’une bienveillance amicale, ni l’autorité d’un maître. Je croyais qu’il partageait à mon égard les sentiments de son père ; mais il n’en était rien. Car, loin de s’en inquiéter, il me saluait et venait même quelques instants à mon auditoire.