Et néanmoins, il m’était sorti de l’esprit de l’entretenir, pour le conjurer de ne pas sacrifier une aussi belle intelligence à l’aveugle entraînement de ces misérables jeux. Mais vous, Seigneur, qui ne lâchez jamais les rênes dont vous gouvernez vos créatures, vous n’aviez pas oublié qu’il devait être, entre vos enfants, l’un des premiers ministres de vos mystères. Et pour que l’honneur de son redressement vous revînt tout entier, vous m’en fîtes l’instrument, mais l’instrument involontaire. Un jour que je tenais ma séance ordinaire, il vint, me salua, prit place entre mes disciples, et se mit à m’écouter avec attention. Et par hasard, la leçon que j’avais entre les mains me parut demander, pour son explication, une comparaison empruntée aux jeux du cirque, qui dût jeter sur mes paroles plus d’agrément et de lumières, avec un assaisonnement de raillerie piquante contre les esclaves d’une telle manie.

Vous savez, mon Dieu, que je ne songeais nullement alors à en guérir Alypius. Mais il saisit le trait pour lui, ne le croyant adressé qu’à lui seul : un autre m’en eût voulu, lui s’en voulut à lui-même ; excellent jeune homme, et qui m’en aima encore de plus vive amitié. N’aviez-vous pas déjà dit depuis longtemps : « Reprends le sage et il t’aimera[119] ? » Et néanmoins ce ne fut pas moi qui le repris ; mais vous, à qui, soit de gré, soit à notre insu, nous servons tous d’instruments selon l’ordre de votre sagesse et de votre justice. Ce fut vous qui fîtes de mon cœur et de ma langue des charbons ardents pour brûler et guérir le mal dont se mourait cette âme de précieuse espérance.

[119] Prov., IX, 8.

Que celui-là taise vos louanges qui ne considère pas vos miséricordes ; elles parlent en votre honneur du fond de mes moelles. J’avais dit, et aussitôt Alypius s’élança hors de l’abîme où un aveugle plaisir l’avait précipité ; sa magnanime résolution secoua son âme et en fit tomber toutes les ordures du cirque, où il ne revint plus. Bientôt après, triomphant de la résistance de son père, il emporta la permission de me prendre pour maître. Redevenu mon disciple, il s’engagea avec moi dans les superstitions des Manichéens, aimant en eux cet extérieur de continence qu’il croyait naturel et vrai. Mais cette continence « était loin de leur cœur ; ce n’était qu’un piège tendu aux âmes généreuses[120] » qui, ne connaissant pas encore les réalités de la vertu, se laissent prendre à la superficie où glissent son ombre et sa trompeuse image.

[120] Prov., VI, 26

VIII
Alypius entraîné aux sanglants spectacles du Cirque.

Nourri par ses parents dans l’enchantement des voies du siècle, loin de les délaisser, il m’avait précédé à Rome pour y apprendre le droit, et là il fut pris pour les combats de gladiateurs d’une étrange passion, et par le plus étrange entraînement. Il avait pour ces spectacles autant d’aversion que d’horreur, quand un jour, quelques condisciples de ses amis, au sortir de table, le rencontrent, et malgré l’obstination de ses refus et de sa résistance, l’entraînent à l’amphithéâtre avec une violence amicale, au moment de ces cruels et funestes jeux. En vain il s’écriait : « Vous pouvez entraîner mon corps et le placer près de vous, mais pourrez-vous ouvrir à ces spectacles mon âme et mes yeux ? J’y serai absent, et je triompherai et d’eux et de vous ». Il eut beau dire, ils l’emmenèrent avec eux, curieux peut-être d’éprouver s’il pourrait tenir sa promesse.

Ils arrivent, prennent place où ils peuvent ; tout respirait l’ardeur et la volupté du sang. Mais lui, fermant la porte de ses yeux, défend à son âme de descendre dans cette arène barbare. Heureux s’il eût encore condamné ses oreilles ! car, à un incident du combat, un grand cri s’étant élevé de toutes parts, il est violemment ému, cède à la curiosité, et se croyant peut-être assez en garde pour braver, et vaincre même après avoir vu, il ouvre les yeux. Alors son âme est plus grièvement blessée que le malheureux même qu’il a cherché d’un ardent regard, il tombe plus misérable que celui dont la chute a soulevé cette clameur ! Entré par son oreille, ce cri a ouvert ses yeux pour livrer passage au coup qui frappe et renverse un cœur plus téméraire que fort, d’autant plus faible qu’il plaçait sa confiance en lui-même au lieu de vous. A peine a-t-il vu ce sang, il y boit du regard la cruauté. Dès lors il ne détourne plus l’œil ; il l’arrête avec complaisance ; il se désaltère à la coupe des furies, et sans le savoir, il fait ses délices de ces luttes féroces ; il savoure l’ivresse du carnage. Ce n’était plus ce même homme qui venait d’arriver, c’était l’un des habitués de cette foule barbare ; c’était le véritable compagnon de ses condisciples. Que dirai-je encore ? il devint spectateur, applaudisseur, furieux enthousiaste ; il remporta de ce lieu une effrayante impatience d’y revenir. Ardent, autant et plus que ceux qui l’avaient entraîné, il entraînait les autres. Et c’est pourtant de si bas que votre main puissante et miséricordieuse l’a retiré, et vous lui avez appris à ne point s’assurer en lui, mais en vous, bien longtemps après néanmoins.

IX
Alypius soupçonné d’un larcin.

Ce souvenir restait dans sa mémoire comme un préservatif à l’avenir. Semblable avertissement lui avait été déjà donné, lorsqu’il était mon disciple à Carthage. C’était vers le milieu du jour ; il se promenait au Forum, pensant à une déclamation qu’il devait prononcer dans les exercices de l’école, quand surviennent les gardes du palais qui l’arrêtent. Vous l’aviez permis, mon Dieu, sans doute afin qu’il apprît, devant être un jour si grand, combien il importe que l’homme, juge de l’homme, ne prononce pas sur le sort de son semblable avec une crédulité téméraire.