Il se promenait donc seul, devant le tribunal, avec ses tablettes et son stylet, lorsqu’un jeune écolier, franc voleur, secrètement muni d’une hache, sans être aperçu de lui, s’approche des barreaux de plomb en saillie sur les devantures de la voie des Orfèvres, et se met à les couper. Au bruit de la hache, on s’écrie à l’intérieur et on envoie des gens pour saisir le coupable. Entendant leurs voix, celui-ci prend la fuite et jette son instrument, de peur d’être surpris armé. Alypius qui ne l’avait pas vu entrer, le voit sortir et fuir rapidement. Il s’approche pour s’informer ; étonné de trouver une hache, il s’arrête à la considérer. On l’aperçoit, seul, tenant l’outil dont le bruit avait donné l’alarme. On l’arrête, on l’entraîne, on appelle tous les habitants du voisinage, on le montre en triomphe comme un voleur pris en flagrant délit qu’on va livrer au juge.
Mais la leçon devait se borner là. Vous vîntes aussitôt, Seigneur, au secours de son innocence, dont vous étiez le seul témoin. Comme on le menait à la prison ou au supplice, il se trouva à la rencontre un architecte, spécialement chargé de la conservation des bâtiments publics. Les gens qui le tiennent sont charmés qu’à leur passage vienne précisément s’offrir celui qui d’ordinaire les soupçonnait des larcins commis au Forum ; il en allait enfin connaître les auteurs. Or, cet homme avait plus d’une fois vu Alypius chez un sénateur qu’il allait souvent saluer. Il le reconnaît, et lui prenant la main le tire à part, lui demande la cause de ce désordre, et apprend ce qui s’est passé. La foule s’émeut et murmure avec menace ; l’architecte commande qu’on le suive. On passe devant la maison du jeune homme coupable. A la porte se trouvait un petit esclave, trop jeune pour être retenu dans sa révélation par la crainte de compromettre son maître, qu’il avait accompagné au Forum. Alypius le voit et le désigne à l’architecte, qui, montrant la hache à l’enfant, lui demande à qui elle est : A nous, répond à l’instant celui-ci. On l’interroge de nouveau ; tout se découvre. Ainsi, le crime retomba sur cette maison, à la confusion de la multitude, qui déjà triomphait d’Alypius. Dispensateur futur de votre parole, et juge de tant d’affaires en votre Église, il sortit de ce danger avec plus d’instruction et d’expérience.
X
Intégrité d’Alypius. Ardeur de Nebridius à la recherche de la vérité.
Je l’avais rencontré à Rome, où il s’unit à moi d’amitié si étroite qu’il me suivit à Milan pour ne point se séparer de moi, et aussi pour utiliser sa science du droit, suivant le désir de ses parents plutôt que le sien. Éprouvé déjà par trois emplois, où son désintéressement n’avait pas moins étonné les autres qu’il n’était surpris lui-même de la préférence qu’on pouvait accorder à l’or sur la probité, une dernière tentative contre sa fermeté avait mis en œuvre tous les ressorts de la séduction et de la terreur. Il remplissait à Rome les fonctions d’assesseur auprès du comte des revenus d’Italie, quand un sénateur, puissant par ses bienfaits et son crédit, accoutumé à ne pas trouver d’obstacles, voulut se permettre je ne sais quoi de contraire à la loi. Alypius s’y oppose. On lui promet une récompense, qu’il dédaigne ; on essaie de menaces, qu’il foule aux pieds ; tous admirent cette constance qui ne pliait pas devant un homme, bien connu pour avoir mille moyens d’être utile ou de nuire ; cette fermeté d’âme également indifférente au désir de son amitié et à la crainte de sa haine. Le magistrat lui-même, dont Alypius était le conseiller, quoique opposé à cette injuste prétention, n’osait cependant refuser hautement ; mais s’excusant sur l’homme juste, il alléguait sa résistance ; et en effet, s’il fléchissait, Alypius était décidé à résigner ses fonctions.
Son amour pour les lettres seul faillit le séduire ; il eût pu, avec le gain du prétoire, se procurer des manuscrits ; mais il consulta la justice et changea sa résolution, embrassant l’équité qui défend, de préférence à l’occasion qui permet. Cela n’est rien sans doute, mais « qui est fidèle dans les petites choses l’est dans les grandes », et rien ne saurait anéantir cet oracle sorti de la bouche de votre vérité : « Si vous n’avez pas été fidèle dispensateur d’un faux trésor, qui vous confiera le véritable ? Si vous n’avez pas été fidèle dépositaire du bien d’autrui, qui vous rendra celui qui est à vous[121] ? » Tel était l’homme si étroitement lié avec moi, et comme moi chancelant, irrésolu sur le genre de vie à suivre.
[121] Luc, XVI, 10-12.
Et Nebridius aussi, qui avait abandonné son pays, voisin de Carthage, et Carthage même, son séjour ordinaire, et le vaste domaine de son père, et sa maison, et sa mère qui ne songeait pas à le suivre, — il avait tout quitté pour venir à Milan vivre avec moi dans la poursuite passionnée de la vérité et de la sagesse. Il soupirait comme moi, il flottait comme moi, ardent à la recherche de la vie bienheureuse, profond et pénétrant examinateur des plus difficiles problèmes. Voilà donc trois bouches affamées, exhalant entre elles leur mutuelle indigence, et attendant de vous leur nourriture au temps marqué. Et dans l’amertume dont votre miséricorde abreuvait notre vie séculière, considérant le but de nos souffrances, nous ne trouvions plus que ténèbres. Nous nous détournions en gémissant, et nous disions : Jusques à quand ? Et tout en le répétant, nous poursuivions toujours, parce qu’il ne nous apparaissait rien de certain que nous pussions saisir en lâchant le reste.
XI
Vives perplexités d’Augustin.
Et je ne pouvais, sans un profond étonnement, repasser dans ma mémoire tout ce long temps écoulé depuis la dix-neuvième année de mon âge, où je m’étais si vivement épris de la sagesse, résolu d’abandonner à sa rencontre les vaines espérances et les trompeuses chimères de mes passions. Et déjà j’accomplissais mes trente ans, embourbé dans la même fange, avide de jouir des objets présents, périssables, et qui divisaient mon âme. Je trouverai demain, disais-je ; demain la vérité paraîtra, et je la saisirai. Et puis, Faustus va venir, il m’expliquera tout. O grands maîtres de l’Académie ! On ne peut rien tenir de certain pour régler la vie. Mais non, cherchons mieux ; ne désespérons pas. Voici déjà que les absurdités de l’Écriture ne sont plus des absurdités ; une interprétation différente satisfait la raison. Arrêtons-nous sur les degrés où, enfant, mes parents m’avaient déposé, jusqu’à ce que se présente la vérité pure. Mais où, mais quand la chercher ? Ambroise n’a pas une heure à me donner, je n’en ai pas une pour lire. Et puis, où trouver des livres ? quand et comment s’en procurer ? à qui en emprunter ?
Réglons le temps : ménageons-nous des heures pour le salut de notre âme. Une grande espérance se lève. La foi catholique n’enseigne pas ce dont l’accusait la vanité de mon erreur. Ceux qui la connaissent condamnent comme un blasphème la croyance que Dieu soit borné aux limites d’un corps humain ; et j’hésite à frapper pour qu’on achève de m’ouvrir ? La matinée est donnée à mes disciples : que fais-je le reste du jour ? pourquoi cette négligence ? Mais trouverai-je un moment pour rendre visite à des amis puissants, dont le crédit m’est nécessaire ? pour préparer ces leçons que je vends ? pour donner quelque relâche à mon esprit fatigué de tant de soins ? Périssent toutes ces vanités, périsse tout ce néant ; employons-nous à la seule recherche de la vérité. Cette vie est misérable et l’heure de la mort incertaine ; si elle nous surprend, en quel état sortirons-nous d’ici ? Où apprendrons-nous ce que nous y aurons négligé d’apprendre ? ou plutôt ne nous faudra-t-il pas expier cette négligence ? Et si la mort allait trancher tout souci avec ce nœud de chair ? Si tout finissait ainsi ? Encore s’en faut-il enquérir. Mais non ; blasphème qu’un tel doute ! Ce n’est pas un rien, ce n’est pas un néant qui élève la foi chrétienne à cette hauteur d’autorité par tout l’univers. Le doigt de Dieu n’aurait pas opéré pour nous tant de merveilles, si la mort du corps absorbait la vie de l’âme. Que tardons-nous, que ne laissons-nous là l’espoir du siècle, pour nous appliquer tout entier à chercher Dieu et la vie bienheureuse ?