Ayant entendu ce récit, que le caractère du narrateur me rendait digne de foi, toutes les résistances de mes doutes tombèrent. Et aussitôt je cherchais à guérir Firminus de cette curiosité, lui montrant que j’aurais dû, pour lui dire vrai, remarquer, à l’aspect des astres de sa nativité, le rang que ses parents tenaient dans leur ville, son héritage considérable, sa naissance ingénue, son éducation honnête, son instruction libérale. Qui si cet esclave, né sous de communes influences, m’eût consulté, il eût fallu, pour lui annoncer aussi la vérité, que j’eusse reconnu, dans ces mêmes signes, la misère et la servilité de sa condition ; circonstances bien différentes et bien éloignées des premières. Or, comment l’observation des mêmes signes m’eût-elle fourni des réponses qui devaient être différentes pour être vraies, une réponse semblable étant une erreur ? D’où je conclus avec certitude que ce qui se dit de vrai après l’examen des constellations se dit, non par science, mais par hasard, et que le faux doit être imputé, non à l’imperfection de l’art, mais au mensonge de tout calcul fondé sur le sort.
Ce récit ayant ouvert la voie à mes pensées, je ruminais en moi-même comment, en attaquant les insensés que je désirais ardemment réfuter et couvrir de ridicule, je leur enlèverais jusqu’au moyen d’alléguer pour défense que Firminus m’avait abusé par un conte, ou que lui-même s’était laissé tromper par son père ; et je dirigeai mes réflexions sur ceux qui naissent jumeaux, dont la naissance se suit de si près, que le moment d’intervalle, quelle que soit l’influence qu’ils lui prêtent dans l’ordre des événements, se joue des calculs de l’observation humaine et des figures que l’astrologue doit consulter pour la vérité de ses prédictions. Mais cette vérité même est un rêve. L’examen des mêmes signes lui eût fait tirer le même horoscope d’Ésaü et de Jacob, dont la vie fut si différente. Sa prédiction eût donc été fausse ; car, pour dire la vérité, il aurait dû, de l’inspection des mêmes étoiles, augurer des fortunes différentes. Ce n’est donc pas la science, mais le hasard qui lui eût présenté la vérité.
C’est vous, Seigneur, juste modérateur de l’univers, c’est vous qui, par une action secrète, à l’insu de tous, consulteurs et consultés, faites sortir de l’abîme de vos justices une réponse conforme aux mérites cachés des âmes. Et que l’homme ne s’élève pas jusqu’à dire : Qu’est-ce donc ? pourquoi ? Qu’il se taise ! qu’il se taise ! car il est homme.
VII
Tourments de son esprit dans la recherche de l’origine du mal.
Et déjà, ô mon libérateur, vous m’aviez affranchi de ces liens ; et j’étais encore engagé dans la recherche du mal, et je ne trouvais pas d’issue. Mais vous ne permettiez pas aux tourmentes de ma pensée de m’enlever à la ferme croyance que vous êtes et que votre substance est immuable, que vous êtes la providence et la justice des hommes, et que vous leur avez ouvert en Jésus-Christ, votre Fils, Notre-Seigneur, et dans les saintes Écritures fondées sur l’autorité de l’Église catholique, la voie de salut vers cette vie qui doit commencer à la mort.
Ces vérités sauves, et inébranlablement fortifiées dans mon esprit, je cherchais, avec angoisse, d’où vient le mal. Oh ! quelles étaient alors les tranchées de mon âme en travail ! quels étaient ses gémissements, mon Dieu ! Et vous étiez là, écoutant, à mon insu. Et lorsque, dans le silence, je poursuivais ma recherche avec effort, c’étaient d’éclatants appels à votre miséricorde que ces muettes contritions de ma pensée.
Vous saviez ce que je souffrais, et nul ne le savait. Qu’était-ce, en effet, ce que ma parole en faisait passer dans l’oreille de mes plus chers amis ? La parole, le temps eût-il suffi pour leur faire entendre le bruit des flots de mon âme ? Mais ils entraient tous dans votre oreille, vous ne perdiez rien des rugissantes lamentations de ce cœur. Et mon désir était devant vous, et la lumière de mes yeux n’était plus avec moi. Car elle était en moi, et j’étais hors de moi-même. Il n’est pas de lieu pour elle ; et je ne portais mon esprit que sur les objets qui occupent un lieu, et je n’y trouvais pas où reposer ; et je n’y pouvais demeurer, et dire : Cela suffit, je suis bien ; et il ne m’était plus permis de revenir où j’eusse été mieux. Supérieur à ces objets, inférieur à vous, je vous suis soumis, ô ma véritable joie, et vous m’avez soumis tout ce que vous avez fait au-dessous de moi.
Et tel est le tempérament de rectitude, la moyenne région où est le salut : fidèle image de mon Dieu, je devais en vous servant dominer sur mon corps. Mais mon orgueil s’est dressé contre vous, « je me suis élancé contre mon Seigneur sous le bouclier d’un cœur endurci[124] », et tout ce que je foulais aux pieds s’est élevé au-dessus de ma tête, pour m’opprimer, sans trêve, sans relâche. Tous ces corps, je les rencontrais en foule, en masse serrée, sur le passage de mes yeux ; je voulais rentrer dans ma pensée, et leurs images m’interceptaient le retour, et je croyais entendre : Où vas-tu, indigne et infâme ?
[124] Job, XV, 26.
Et telles étaient les excroissances de ma plaie, parce que vous m’aviez humilié comme un blessé superbe ; le gonflement de mon âme me séparait de vous, et l’enflure de ma face me fermait les yeux.