Mais, malheureux que j’étais, malheureux au seuil même de l’adolescence, je vous avais demandé la chasteté, et je vous avais dit : Donnez-moi la chasteté et la continence, mais pas encore. Je craignais d’être trop tôt exaucé, trop tôt guéri de ce mal de concupiscence que j’aimais mieux assouvir qu’éteindre. Et je m’étais égaré dans les voies d’une superstition sacrilège ; et je n’y trouvais point de certitude, et je la préférais pourtant aux doctrines dont je n’étais pas le pieux disciple, mais l’ardent ennemi.

Et, dans ma pensée, je n’avais remis de jour en jour à rejeter les espérances du siècle, m’attachant à vous seul, que faute d’apercevoir quelque lumière certaine pour diriger ma course. Mais le jour était arrivé où je me trouvais tout nu devant moi, et ma conscience me criait : Où es-tu, langue, qui disais que l’incertitude du vrai t’empêchait seule de jeter là ton bagage de vanité ? Eh bien ! tout est certain maintenant ; la vérité te presse ; à de plus libres épaules sont venues des ailes qui emportent des âmes, à qui il n’a fallu ni le pesant labeur de tant de recherches, ni dix années de méditation.

Ainsi je me rongeais intérieurement, j’étais pénétré de confusion et de honte quand Potitianus parlait. Son discours et le motif de sa visite cessant, il se retira. Et alors, que ne me dis-je pas à moi-même ? De quels coups le fouet de mes pensées meurtrit mon âme, l’excitant à me suivre dans mes efforts pour vous joindre ! Et elle était rétive. Elle refusait et ne s’excusait pas. Toutes les raisons étaient épuisées et réfutées. Il ne lui restait qu’une peur muette : elle appréhendait de se sentir tirer la bride à l’abreuvoir de la coutume, où elle buvait une consomption mortelle.

VIII
Lutte intérieure.

Alors, pendant cette violente rixe au logis intérieur, où je poursuivais mon âme dans le plus secret réduit de mon cœur, le visage troublé comme l’esprit, j’interpelle Alypius, je m’écrie : « Eh quoi ! que faisons-nous là ? N’as-tu pas entendu ? Les ignorants se lèvent ; ils forcent le ciel ; et nous, avec notre science, sans cœur, nous voilà vautrés dans la chair et dans le sang ! Est-ce honte de les suivre ? Et n’avons-nous pas plutôt honte de ne pas même les suivre ? » Telles furent, je crois, mes paroles. Et mon agitation m’emporta brusquement loin de lui. Il se taisait, surpris, et me regardait. Car mon accent était étrange ; et mon front, mes joues, mes yeux, le teint de mon visage, le ton de ma voix, exprimaient mon âme bien plus que les paroles qui m’échappaient.

Notre demeure avait un petit jardin dont nous avions la jouissance, comme du reste de la maison ; car le propriétaire, notre hôte, n’y habitait pas. C’est là que m’avait jeté la tempête de mon cœur ; là, personne ne pouvait interrompre ce sanglant débat que j’avais engagé contre moi-même, dont vous saviez l’issue, et moi, non. Mais cette fureur m’enfantait à la raison, cette mort à la vie ; sachant ce que j’étais de mal, j’ignorais ce qu’en un moment j’allais être de bien.

Je me retirai au jardin ; Alypius me suivait pas à pas. Car j’étais seul, même en sa présence. Et pouvait-il me quitter dans une telle crise ? Nous nous assîmes le plus loin possible de la maison. Et mon esprit frémissait, et les vagues de mon indignation se soulevaient contre moi, de ce que je ne passais pas encore à votre volonté, à votre alliance, ô mon Dieu, où toutes les puissances de mon âme me poussaient en me criant : Courage ! Et pour cela il ne fallait ni navire, ni char ; il ne fallait pas même faire ce pas qui nous séparait de la maison ; et non seulement aller, mais arriver à vous, n’était autre chose que vouloir, mais d’une volonté forte et pleine, et non d’une volonté languissante et boiteuse, se dressant à demi et se débattant contre l’autre moitié d’elle-même qui retombe.

Et dans cette angoisse de mes indécisions, je faisais plusieurs de ces mouvements de corps que souvent des hommes veulent et ne peuvent faire, ou parce que les membres manquent, ou parce qu’ils sont chargés de liens, brisés par la maladie, retenus par quelque entrave. Si je m’arrache les cheveux, si je me frappe le front, si j’embrasse mes genoux de mes doigts entrelacés, je le fais parce que je le veux. Et je pouvais le vouloir sans le faire, si la mobilité de mes membres ne m’eût obéi. Combien donc ai-je fait de choses où vouloir et pouvoir n’était pas tout un ! Et alors je ne faisais pas ce que je désirais d’un désir incomparablement plus puissant, et il ne s’agissait que de vouloir pour pouvoir, c’est-à-dire de vouloir pour vouloir. Car ici la puissance n’était autre que la volonté ; vouloir, c’était faire ; et pourtant rien ne se faisait ; et mon corps obéissait plutôt à la volonté la plus imperceptible de l’âme, qui d’un signe lui commandait un mouvement que l’âme ne s’obéissait à elle-même pour accomplir dans la volonté seule sa grande volonté.

IX
L’esprit commande au corps ; il est obéi. L’esprit se commande, et il se résiste.

D’où vient ce prodige ? Quelle en est la cause ? Faites luire votre miséricorde ! Que j’interroge ces mystères de vengeance, et qu’ils me répondent ! que je pénètre cette nuit de tribulation qui couvre les fils d’Adam ! D’où vient, pourquoi ce prodige ? L’esprit commande au corps, il est obéi ; l’esprit se commande, et il se résiste. L’esprit commande à la main de se mouvoir, et l’agile docilité de l’organe nous laisse à peine distinguer le maître de l’esclave ; et l’esprit est esprit, la main est corps. L’esprit commande de vouloir à l’esprit, à lui-même, et il n’obéit pas. D’où vient ce prodige ? la cause ? Celui-là, dis-je, se commande de vouloir, qui ne commanderait s’il ne voulait ; et ce qu’il commande ne se fait pas !