Mais il ne veut qu’à demi ; donc, il ne commande qu’à demi. Car, tant il veut, tant il commande ; et tant il est désobéi, tant il ne veut pas. Si la volonté dit : Sois la volonté ! Autrement : Que je sois ! elle n’est pas entière dans son commandement, et partant elle n’est pas obéie ; car si elle était entière, elle ne se commanderait pas d’être, elle serait déjà ; ce n’est donc pas un prodige que cette volonté partagée, qui est et n’est pas ; c’est la faiblesse de l’esprit malade, qui, soulevé par la main de la vérité, ne se relève qu’à demi, et retombe de tout le poids de l’habitude. Et il n’existe ainsi deux volontés que parce qu’il en est toujours une incomplète, et que ce qui manque à l’une s’ajoute à l’autre.
X
Deux volontés ; un seul esprit.
Périssent de votre présence, mon Dieu, comme parleurs de vanités, comme séducteurs d’âmes, ceux qui, apercevant deux volontés délibérantes, affirment deux esprits de deux natures, l’une bonne, l’autre mauvaise ; mauvais eux-mêmes, par ce sentiment mauvais, ils peuvent être bons, s’ils donnent un tel assentiment aux doctrines et aux hommes de vérité, que votre Apôtre puisse leur dire : « Vous avez été ténèbres autrefois, et vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur[173] ». Ceux-ci voulant être lumière en eux-mêmes, et non dans le Seigneur, par cette pensée téméraire que l’âme est une même nature que Dieu, sont devenus d’épaisses ténèbres, parce que leur sacrilège arrogance les a retirés de vous, « Lumière de tout homme venant au monde[174] ». Songez donc à ce que vous dites et rougissez ; « approchez de lui, recevez sa lumière et votre visage ne rougira plus[175] ».
[173] Ephes., V, 8.
[174] Joan., I, 9.
[175] Rom., VII, 11.
Quand je délibérais pour entrer au service du Seigneur mon Dieu, ce que j’avais résolu depuis longtemps, qui voulait ? moi. Qui ne voulait pas ? moi. L’un et l’autre était moi, demi voulant, à demi ne voulant pas. Et je me querellais moi-même, et je me divisais contre moi. Et ce schisme, élevé malgré moi, n’attestait pas la présence d’un esprit étranger, mais le châtiment de mon âme. Et je n’en étais pas l’artisan, mais le péché qui habitait en moi. J’expiais la coupable liberté d’Adam mon père.
Car s’il est autant de natures contraires que de volontés ennemies, ce n’est plus deux natures, c’est plusieurs qu’il faut affirmer. Qu’un homme délibère d’aller à leur assemblée ou au théâtre, ces hérétiques s’écrient : Voilà les deux natures ; l’une bonne qui le conduit ici, l’autre mauvaise qui l’en éloigne. Autrement d’où peut venir cette contrariété de deux volontés en lutte ? Et moi je les dis mauvaises toutes deux, et celle qui conduit à eux, et celle qui attire au théâtre. Ils pensent, eux, que la première ne peut être que bonne. Mais si quelqu’un de nous, flottant à la merci de deux volontés engagées, délibère d’aller au théâtre ou à notre église, ne balanceront-ils pas à répondre ? Car ou ils avoueront, ce qu’ils refusent, que c’est la volonté bonne qui fait entrer dans notre église, qu’elle y a introduit ceux que la communion des mystères y retient ; ou ils seront tenus d’admettre le conflit de deux mauvaises natures, de deux mauvais esprits en un seul homme, et ils démentiront leur assertion ordinaire d’un bon et d’un mauvais ; ou, rendus à la vérité, ils cesseront de nier que, lorsqu’on délibère, ce soit une même âme livrée aux flux et reflux de ses volontés.
Qu’ils n’osent donc plus dire, en voyant dans un seul homme deux volontés aux prises, que ce sont deux esprits contraires, émanés de deux substances contraires, et deux principes contraires ; deux antagonistes, l’un bon, l’autre mauvais ; car vous, Dieu de vérité, vous les improuvez, vous les réfutez, vous les confondez. Et de même, dans deux volontés mauvaises, quand un homme délibère s’il ôtera la vie à son semblable par le fer ou le poison, s’il usurpera tel héritage ou tel autre, ne pouvant les usurper tous deux ; s’il écoutera la luxure qui achète la volupté, ou l’avarice qui garde l’argent ; s’il ira au cirque ou au théâtre, ouverts le même jour, ou bien, nouvelle indécision, s’il entrera dans cette maison taire un larcin auquel l’occasion le convie, ou bien, autre incertitude, y commettre un adultère dont il trouve la facilité ; et si toutes ces circonstances concourent dans le même instant, si toutes ces volontés se pressent dans le même désir, ne pouvant s’accomplir à la fois, l’esprit n’est-il pas déchiré par cette querelle intestine de quatre volontés, plus encore, que sollicitent tant d’objets de convoitise ? Et pourtant ils ne calculent pas une telle quantité de substances différentes.
Et de même des volontés bonnes ; car je leur demande s’il est bon de se plaire à la lecture de l’Apôtre, au chant d’un saint cantique, s’il est bon d’expliquer l’Évangile. A chaque demande, même réponse : oui. Mais si tous ces pieux exercices nous plaisent également au même instant, le cœur de l’homme n’est-il pas distendu par cette diversité de volonté qui délibèrent sur l’objet à saisir de préférence ? Et ces volontés sont bonnes, et elles se combattent jusqu’à ce que soit déterminé le point où se porte une et entière cette volonté qui se divisait en plusieurs.