Quelle violente et douloureuse indignation m’exaltait contre les Manichéens, et quelle commisération m’inspiraient leur ignorance de ces mystères, de ces divins remèdes, et le délire de leur fureur contre l’antidote qui leur eût rendu la raison ! J’eusse voulu qu’ils se fussent trouvés là, près de moi et m’écoutant à mon insu, observant et ma face et ma voix, quand je lisais le psaume quatrième, et ce que ce psaume faisait de moi : « Je vous ai invoqué, et vous m’avez entendu, Dieu de ma justice ; j’étais dans la tribulation, et vous m’avez dilaté. Ayez pitié de moi, Seigneur, exaucez ma prière[188] ». Que n’étaient-ils là, m’écoutant, mais à mon insu, pour qu’ils n’eussent pas lieu de croire que ce fût à eux que s’adressaient tous les traits dont j’entrecoupais ces paroles ! Et, en effet, j’eusse autrement parlé, me sentant écouté et vu ; et quand j’eusse parlé de même, ils n’eussent pas accueilli ma parole comme elle partait en moi et pour moi, sous vos yeux, de la tendre familiarité du cœur.

[188] Ps. IV, 1, 2.

Je frissonnais d’épouvante, et j’étais enflammé d’espérance, et je tressaillais vers votre miséricorde, ô Père ! Et mon âme sortait par mes yeux et ma voix, quand, s’adressant à nous, votre Esprit d’amour nous dit : « Fils des hommes, jusques à quand ces cœurs appesantis ? Pourquoi aimez-vous la vanité, et cherchez-vous le mensonge[189] ? » N’avais-je pas aimé la vanité ? n’avais-je pas cherché le mensonge ? Et cependant, Seigneur, vous aviez exalté déjà votre Saint, « le ressuscitant des morts, et le plaçant à votre droite, d’où il devait faire descendre le consolateur promis, l’Esprit de vérité » ; et déjà il l’avait envoyé, mais je ne le savais pas.

[189] Ps. IV, 3.

Il l’avait envoyé, parce qu’il était déjà glorifié, ressuscité des morts et monté au ciel. « Car, avant la gloire de Jésus, l’Esprit n’était pas encore donné ». Et le Prophète s’écrie : « Jusques à quand ces cœurs appesantis ? Pourquoi aimez-vous la vanité, et cherchez-vous le mensonge ? Apprenez donc que le « Seigneur a exalté son Saint ». Il s’écrie : Jusques à quand ? — Il s’écrie : Apprenez ! — Et moi, dans ma longue ignorance, j’ai aimé la vanité, j’ai cherché le mensonge ! C’est pourquoi j’écoutais en frémissant, je me souvenais d’avoir été un de ceux que ces paroles accusent. J’avais pris pour la vérité ces fantômes de vanité et de mensonge. Et quels accents forts et profonds retentirent dans la douleur de mes souvenirs ! Oh ! que n’ont-ils été entendus de ceux qui aiment encore la vanité et cherchent le mensonge ! Peut-être en eussent-ils été troublés, peut-être eussent-ils vomi leur erreur ; et vous eussiez exaucé les cris de leur cœur élevés jusqu’à vous ; car c’est de la vraie mort de la chair qu’est mort celui qui intercède pour nous.

Et puis je lisais : « Entrez en fureur, mais sans pécher[190] ». Et combien étais-je touché de ces paroles, ô mon Dieu, moi qui avais appris à m’emporter contre mon passé pour dérober au péché mon avenir ! Et de quel juste emportement, puisque ce n’était point une autre nature, race de ténèbres, qui péchait en moi, comme le prétendent ceux qui « thésaurisent contre eux la colère, pour ce jour de colère où la justice sera révélée[191] » !

[190] Ps. IV, 5.

[191] Rom., II, 5.

Et mes biens n’étaient plus au dehors, et ce n’était plus dans ce soleil que je les cherchais de l’œil charnel. Ceux qui cherchent leur joie hors d’eux-mêmes se dissipent comme la fumée, et se répandent comme l’eau sur les objets visibles et temporels, et leur famélique pensée n’en lèche que les images. Oh ! s’ils se fatiguaient de leur indigence en disant : « Qui nous montrera le Bien[192] » ! Oh ! s’ils entendaient notre réponse : « La lumière de votre visage, Seigneur, s’est imprimée dans l’homme[193] » ! Car nous ne sommes pas cette lumière qui éclaire tout homme, mais nous sommes éclairés par vous, pour devenir, « de ténèbres que nous étions, lumière en vous[194] ».

[192] Ps. IV, 6.