Que je vous connaisse, intime connaisseur de l’homme ! que je vous connaisse comme vous me connaissez ! Force de mon âme, pénétrez-la, transformez-la, pour qu’elle soit vôtre, et par vous possédée sans tache et sans ride ! C’est là tout mon espoir, toute ma parole ! Ma joie est dans cet espoir lorsqu’elle n’est pas insensée. Quant au reste des choses de cette vie, moins elles valent de larmes, plus on leur en donne ; plus elles sont déplorables, moins on les pleure ! Mais, vous l’avez dit, vous aimez la vérité, Seigneur ; « et celui qui l’accomplit arrive à la lumière[213] » ; qu’elle soit donc dans mon cœur qui se confesse à vous, qu’elle soit dans cet écrit qui me confesse à tous !
[213] Joan., III, 21.
II
Confession du cœur.
Et quand même je vous fermerais mon cœur, que pourrais-je vous dérober ? Vos yeux, Seigneur, ne voient-ils pas à nu l’abîme de la conscience humaine ? C’est vous que je cacherais à moi-même, sans me cacher à vous. Et maintenant que mes gémissements témoignent que je me suis en dégoût, voilà qu’aimable et glorieux vous attirez mon cœur et mes désirs, afin que je rougisse de moi, que je me rejette et vous élise ; afin que je ne trouve grâce devant moi-même, comme devant vous, que grâce à vous.
Quel que je sois, vous me connaissez donc toujours, Seigneur ; et j’ai dit cependant quel fruit je recueillais de ma confession. Je vous la fais, non de la bouche et de la voix, mais en paroles de l’âme, en cris de la pensée qu’entend votre oreille. En effet, suis-je mauvais, c’est me confesser à vous que de me déplaire à moi-même ; suis-je meilleur, c’est me confesser à vous que de ne pas m’attribuer les bons élans de mon âme. Et il est ainsi, mon Dieu ! « celui que vous bénissez comme juste, vous l’avez d’abord justifié comme pécheur[214] ».
[214] Ps. V, 15 ; Rom., IV, 5.
Ma confession en votre présence, Seigneur, est donc explicite et tacite : silence des lèvres, cris d’amour ! Que dis-je de bon aux hommes que vous n’ayez d’abord entendu au fond de moi-même, et que pouvez-vous entendre de tel en moi-même que vous ne m’ayez dit d’abord ?
III
Pourquoi il confesse ce que la grâce a fait de lui.
Pour entendre mes confessions comme s’ils devaient, eux, guérir toutes mes langueurs, qu’y a-t-il donc des hommes à moi ? Race curieuse de la vie d’autrui, et paresseuse à redresser la sienne ! Pourquoi s’informent-ils de ce que je suis, quand ils refusent d’apprendre de vous ce qu’ils sont ? Et d’où savent-ils, lorsque c’est moi qui leur parle de moi, que je dis vrai, puisque pas un homme ne sait ce qui se passe dans l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui est en lui ? Mais qu’ils vous écoutent parler d’eux-mêmes, ils ne pourront dire : Le Seigneur a menti. Qu’est-ce en effet que vous écouter, sinon se connaître ? Et qui nierait ce qu’il sait ainsi, ne mentirait-il pas à lui-même ?
Mais comme entre ceux qu’elle unit des liens de sa fraternité, la charité croit tout, je me confesse à vous, Seigneur, de sorte que les autres m’entendent. Je ne puis leur démontrer la vérité de ma confession ; et toutefois ceux dont la charité ouvre les oreilles croient à ma parole. Cependant, ô médecin intérieur, montrez-moi bien l’utilité de ce que je vais faire. Car la confession de mes iniquités passées, que vous avez remises et couvertes pour béatifier en vous cette âme transformée par la foi et par votre sacrement, peut ranimer les cœurs contre l’engourdissement et le : Je ne puis ! du désespoir ; les éveiller à l’amour de votre miséricorde, aux douceurs de votre grâce, cette force des faibles à qui elle a révélé leur faiblesse ! Et pour les justes, c’est une consolation d’entendre les péchés de ceux qui en sont affranchis, non pour ces péchés eux-mêmes, mais parce qu’ils ont été et ne sont plus.