[NOUVELLE XI.]

De celui qui acheva l’oreille de l’enfant à la femme de son voisin[112].

Il ne se faut pas ébahir si celles des champs ne sont guère fines, vu que celles de la ville se laissent quelquefois abuser bien simplement. Vrai est qu’il ne leur advient pas souvent; car c’est ès villes que les femmes font les bons tours de par Dieu, c’est là. Car je veux dire qu’il y avoit en la ville de Lyon une jeune femme, honnêtement belle, laquelle fut mariée à un marchand d’assez bon trafique[113]; mais il n’eut pas été avec elle trois ou quatre mois, qu’il ne lui fallût aller dehors pour ses affaires, la laissant pourtant enceinte seulement de trois semaines: ce qu’elle connoissoit, à ce qu’il lui prenoit quelquefois défaillement de cœur, avec tels autres accidents qui prennent aux femmes enceintes. Si tôt qu’il fut parti, un sien voisin, nommé le sire André, s’en vint voir la jeune femme sa voisine, comme il avoit de coutume de hanter privément en la maison par droit de voisiné[114]: qui se print à railler avec elle, lui demandant comme elle se portoit en ménage. Elle lui répond qu’assez bien; mais qu’elle se sentoit être grosse. «Est-il possible! dit-il; votre mari n’auroit pas eu le loisir de faire un enfant depuis le temps que vous êtes ensemble.—Si est-ce que je le suis, dit-elle; car la dena[115] Toiny m’a dit qu’elle se trouva ainsi, comme je me trouve, de son premier enfant.—Or, ce lui dit le sire André (sans toutefois penser grandement en mal, ni qu’il lui en dût advenir ce qu’il en advint), croyez-moi, que je me connois bien en cela; et, à vous voir, je me doute que votre mari n’a pas fait l’enfant tout entier, et qu’il y a encore quelque oreille à faire: sur mon honneur! prenez-y bien garde. J’ai vu beaucoup de femmes qui s’en sont mal trouvées, et d’autres, qui ont été plus sages, qui se sont fait achever leur enfant en l’absence de leur mari, de peur des inconvénients. Mais incontinent que mon compère sera venu, faites-le lui achever.—Comment? dit la jeune femme; il est allé en Bourgogne, il ne sauroit pas être ici d’un mois, pour le plus tôt.—M’amie, dit-il, vous n’êtes donc pas bien: votre enfant n’aura qu’une oreille; et si êtes en danger que les autres d’après n’en auront qu’une non plus; car voulentiers, quand il advint quelque faute aux femmes grosses de leur premier enfant, les derniers en ont autant.» La jeune femme, à ces nouvelles, fut la plus fâchée du monde. «Eh mon Dieu! dit-elle, je suis bien pauvre femme! je m’ébahis qu’il ne s’en est avisé de le faire tout, devant que de partir.—Je vous dirai, dit le sire André; il y a remède par tout, fors qu’à la mort. Pour l’amour de vous vraiment, je suis content de le vous achever, chose que je ne ferois pas si c’étoit une autre; car j’ai assez d’affaires environ les miens; mais je ne voudrois pas que, par faute de secours, il vous fût advenu un tel inconvénient que celui-là.» Elle, qui étoit à la bonne foi, pensa que ce qu’il lui disoit étoit vrai; car il parloit brusquement, et comme s’il lui eût voulu faire entendre qu’il faisoit beaucoup pour elle, et que ce fût une corvée pour lui. Conclusion, elle se fit achever cet enfant, dont le sire André s’acquitta gentiment, non pas seulement pour cette fois-là, mais y retourna assez souvent depuis. Et à une des fois, la jeune femme lui disoit: «Voire-mais! si vous lui faites quatre ou cinq oreilles arrière[116], ce sera une mauvaise besogne.—Non, non, ce dit le sire André, je n’en ferai qu’une; mais pensez-vous qu’elle soit si tôt faite? Votre mari a demeuré si longtemps à faire ce qu’il y a de fait! Et puis, on peut bien faire moins, mais on ne saurait en faire plus; car quand une chose est achevée, il n’y faut plus rien.» En cet état, fut achevée cette oreille. Quand le mari fut venu de dehors, sa femme lui dit en folâtrant: «Ma figue[117]! vous êtes un beau faiseur d’enfant! vous m’en aviez fait un qui n’eût eu qu’une oreille, et vous en étiez allé sans l’achever.—Allez, allez, dit-il, que vous êtes folle! les enfans se font-ils sans oreilles? Oui-dà, ils se font, dit-elle: demandez-le au sire André, qui m’a dit qu’il en a vu plus de vingt qui n’en avoient qu’une, par faute de les avoir achevés, et que c’est la chose la plus mal aisée à faire que l’oreille d’un enfant; et s’il ne la m’eût achevée, pensez que j’eusse fait un bel enfant!» Le mari ne fut pas trop content de ces nouvelles. «Quel achèvement est-ce ci? dit-il: qu’est-ce qu’il vous a fait pour l’achever?—Le demandez-vous! dit-elle: il m’a fait comme vous me faites.—Ah! ah! dit le mari, est-il vrai! m’en avez-vous fait d’une telle?» Et Dieu sait de quel sommeil il dormit là-dessus! Et lui, qui étoit homme colère, en pensant à l’achèvement de cette oreille, donna par fantaisie[118] plus de cent coups de dague à l’acheveur. Et lui dura la nuit plus de mille ans, qu’il n’étoit déjà après ses vengeances. Et de fait, la première chose qu’il fit quand il fut levé, ce fut d’aller à ce sire André, auquel il dit mille outrages, le menaçant qu’il le feroit repentir du méchant tour qu’il lui avait fait. Toutefois, de grand menaceur, peu de fait; car, quand il eut bien fait du mauvais, il fut contraint de s’apaiser pour une couverte[119] de Catalogue que lui donna le sire André; à la charge toutefois qu’il ne se mêleroit plus de faire les oreilles de ses enfants, et qu’il les feroit bien sans lui.


[NOUVELLE XII.]

De Fouquet, qui fit accroire au procureur son maître que le bon homme étoit sourd, et au bon homme que le procureur l’étoit; et comment le procureur se vengea de Fouquet.

Un procureur en Châtelet tenoit deux ou trois clercs sous lui, entre lesquels y avoit un apprenti, fils d’un homme assez riche de la ville même de Paris, lequel l’avoit baillé à ce procureur pour apprendre le style[120]. Le jeune fils s’appeloit Fouquet, de l’âge de seize à dix-sept ans, qui étoit bien affeté[121] et faisoit toujours quelque chatonnie[122]. Or, selon la coutume des maisons des procureurs, Fouquet faisoit toutes les corvées; entre lesquelles, l’une étoit qu’il ouvroit quasi toujours la porte quand on tabutoit[123] pour connoître les parties que servoit son maître, et pour savoir qu’elles demandoient, pour le lui rapporter. Il y avoit un homme de Bagneux, qui plaidoit en Châtelet, et avoit prins le maître de Fouquet pour son procureur, lequel il venoit souvent voir; et, pour mieux être servi, lui apportoit par les fois chapons, bécasses, levrauts; et venoit voulentiers un peu après midi, sus l’heure que les clercs dînoient ou achevoient de dîner; auquel Fouquet alloit souvent ouvrir; mais il n’y prenoit point de plaisir à une telle heure; car il y alloit du temps pour lui, parce que le bon homme se mettoit en raison avec lui, tellement qu’il falloit bien souvent que Fouquet allât parler à son maître, et puis en rendre réponse, qui faisoit qu’il dînoit quelquefois bien légèrement. Et son maître, d’une autre part, n’avoit pas grand respect à lui, car il l’envoyoit à la ville à toutes heures du jour, vingt fois et cent fois, ne sais combien, dont il étoit fort fâché. A l’une des fois, voici ce bon homme de Bagneux qui frappe à la porte, et à heure accoutumée; lequel Fouquet entendoit assez au frapper. Quand il eut tabuté deux ou trois coups, Fouquet lui va ouvrir, et en allant s’avisa de jouer un tour de chatterie à son homme, qui vient, disoit-il, toujours quand on dîne; et se pensa comment son maître en auroit sa part. Ayant ouvert l’huis: «Et puis, bon homme, que dites-vous?—Je voulois parler à monsieur, dit-il, pour mon procès.—Et bien! dit Fouquet, dites-moi que c’est, je le lui irai dire.—Oh! dit le bon homme, il faut que je parle à lui, vous n’y ferez rien sans moi.—Bien donc, dit Fouquet, je m’en vais lui dire que vous êtes ici.» Fouquet s’en va à son maître et lui dit: «C’est cet homme de Bagneux qui veut parler à vous.—Fais-le venir, dit le procureur.—Monsieur, dit Fouquet, il est devenu tout sourd; au moins il ouït bien dur: il faudroit parler haut, si vous vouliez qu’il vous entendît.—Eh bien! dit le procureur, je parlerai prou haut.» Fouquet retourne au bon homme, et lui dit: «Mon ami, allez parler à monsieur; mais savez-vous que c’est? Il a eu un catarrhe qui lui est tombé sus l’oreille et est quasi devenu sourd: quand vous parlerez à lui, criez bien haut; autrement, il ne vous entendroit pas.» Cela fait, Fouquet s’en va voir s’il achèveroit de dîner; et allant, il dit en soi-même: «Nos gens ne parleront pas tantôt en conseil.» Ce bon homme entre en la chambre où étoit le procureur, le salue en lui disant: «Bonjour, monsieur!» si haut qu’on l’oyoit de toute la maison. Le procureur lui dit encore plus haut: «Dieu vous garde, mon ami! Que dites-vous?» Lors, ils entrèrent en propos de procès, et se mirent à crier tous deux comme s’ils eussent été en un bois. Quand ils eurent bien crié, le bon homme prend congé de son procureur et s’en va. De là à quelques jours, voici retourner ce bonhomme; mais ce fut à une heure que par fortune Fouquet étoit allé par ville, là où son maître l’avoit envoyé. Ce bon homme entre; et après avoir salué son procureur, lui demande comment il se porte. Il répond qu’il se portoit bien: «Eh! monsieur, dit le bon homme, Dieu soit loué! vous n’êtes plus sourd au moins. Dernièrement que vins ici, il falloit parler bien haut; mais maintenant vous entendez bien, Dieu merci!» Le procureur fut tout ébahi: «Mais vous, dit-il, mon ami, êtes-vous bien guéri de vos oreilles? C’étoit vous qui étiez sourd.» Le bon homme lui répond qu’il n’en avoit point été malade, et qu’il avoit toujours bien ouï, la grâce à Dieu. Le procureur se souvint bien incontinent que c’étoient des fredaines de Fouquet; mais il trouva bien de quoi le lui rendre. Car un jour qu’il l’avoit envoyé à la ville, Fouquet ne faillit point à se jeter dedans un jeu de paume, qui n’étoit pas guère loin de la maison, ainsi qu’il faisoit le plus des fois, quand on l’envoyoit quelque part. De quoi son maître étoit assez bien averti; et même l’y avoit trouvé quelquefois en passant. Sachant bien qu’il y étoit, il envoya dire à un barbier son compère, qui demeuroit là auprès, qu’il lui fît tenir un beau balai neuf tout prêt; et lui fit dire à quoi il en avoit affaire. Quand il sut que Fouquet pouvoit être bien échauffé à testonner la bourre[124], il vint entrer au jeu de paume, et appelle Fouquet, qui avoit déjà bandé sa part de deux douzaines d’éteufs, et jouoit à l’acquit. Quand il le vit ainsi rouge: «Eh! mon ami, vous vous gâtez, dit-il, vous en serez malade; et puis, votre père s’en prendra à moi.» Et là-dessus, au sortir du jeu de paume, le fait entrer chez le barbier, auquel il dit: «Mon compère, je vous prie, prêtez-moi quelque chemise pour ce jeune fils qui est tout en eau, et le faites un petit frotter.—Dieu! dit le barbier, il en a bon métier; autrement, il seroit en danger d’une pleurésie.» Ils font entrer Fouquet en une arrière-boutique, et le font dépouiller au long du feu qu’ils firent allumer pour faire bonne mine. Et ce pendant, les verges s’apprêtoient pour le pauvre Fouquet, qui se fût bien voulentiers passé de chemise blanche. Quand il fut dépouillé, on apporte ces maudites verges, dont il fut étrillé sous le ventre et partout. Et en fouettant, son maître lui disoit: «Dea! Fouquet, j’étois l’autre jour sourd; et vous, êtes-vous point punais à cette heure? Sentez-vous bien le balai?» Et Dieu sait comment il plut sur sa mercerie[125]! Ainsi le gentil Fouquet eut loisir de retenir qu’il ne fait pas bon se jouer à son maître.